Bouddhisme : spiritualité ou religion

///Bouddhisme : spiritualité ou religion

Interview parue dans la revue Samsara

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Samsara : « Pourquoi le bouddhisme est-il la voie spirituelle sur laquelle il y a débat quant à savoir si c’est une religion ou une spiritualité ? »

Roland Yuno Rech : « C’est sans doute parce que la référence à une révélation divine n’y est pas centrale. Ce qui est essentiel dans le bouddhisme, c’est l’expérience de l’éveil de Shakyamuni devenu ainsi Bouddha : il s’est éveillé par lui-même et a affirmé que les êtres humains avaient en eux cette capacité de s’éveiller à leur véritable nature et ainsi de se libérer de leurs souffrances. Cet éveil ne requiert pas l’intervention surnaturelle de Dieu. Néanmoins de nombreuses écoles bouddhistes, et notamment le bouddhisme de la foi en Amida, considèrent que l’on peut prier Bouddha et qu’il peut nous sauver en commençant par nous faire renaître dans son paradis, avant de nous faire réaliser l’éveil ultime et le nirvana. »

« Les bodhisattva comme Avalokitesvara sont très souvent invoqués dans des sortes de prières proches de ce qu’on trouve dans les religions monothéistes. Quant à la nature de cette expérience centrale de l’éveil, on peut la voir comme purement intérieure : on s’éveille de ses illusions en se libérant de l’avidité, de la haine et de l’ignorance ; mais on s’éveille en abandonnant l’attachement à son ego limité et en s’ouvrant à l’unité de notre existence avec tous les êtres, y compris les bouddhas et les bodhisattvas, ainsi l’accès à une transcendance de soi est réalisé, ce qui répond à l’étymologie du mot « religion » comme ce qui nous relie à ce qui nous dépasse, quel que soit le nom donné à l’objet de cette expérience, à la fois immanente et transcendante.

Une autre raison pourrait être qu’à l’origine, le bouddhisme comportait peu de rituels, mais cela a évolué très vite. Même le Theravada comporte de nombreux rites et fêtes religieuses, tout comme le zen, pourtant peu porté en son essence à la liturgie ; quant au bouddhisme tantrique, il est animé de très nombreux rites qui conditionnent l’évolution sur la Voie.

Concernant Dieu, Bouddha n’en a jamais nié l’existence, c’est d’ailleurs le grand Dieu Brahmâ qui l’a encouragé à prêcher et guider les hommes vers l’éveil. Il y a des dieux protecteurs du bouddhisme. Bouddha lui-même, avec le bouddhisme mahayana a été compris comme émanation d’un bouddha surnaturel, d’essence quasi-divine, et présenté comme trinité, existant avec trois corps. Beaucoup de bouddhistes prient Bouddha comme les chrétiens ou les musulmans prient leur Dieu.

Même si le bouddhisme et particulièrement le zen ne sépare pas radicalement un domaine dit sacré d’un domaine profane, les rites aboutissent à sacraliser la vie quotidienne : les repas, les ablutions par exemple. Les trois trésors : Bouddha, Dharma (doctrine) et Sangha (communauté) sont révérés comme des objets de foi que les fidèles font vœux de suivre et de respecter : ils sont perçus avec certains attributs propres au sacré : purs, dignes de respect etc… Dans le zen, le vêtement du moine, le kesa, et ses bols sont hautement respectés et parfois vénérés. »

S : « Cette question se pose-t-elle en Asie ? »

RYR : « Non, puisque le bouddhisme y est clairement perçu comme religion avec son clergé de moines, ses temples et monastères, ses rites, ses jours de fêtes. Les fidèles se rendent dans les temples pour méditer, prier, faire des offrandes avec un esprit de dévotion comparable à ce qu’on trouve dans les religions telles que le judaïsme, le christianisme ou l’islam. »

S : « Voyez-vous comme avantageux ou non que le bouddhisme soit considéré comme religion ? »

RYR : « Selon moi le bouddhisme est de toute évidence une religion, au sens d’une voie qui nous relie à l’essentiel et aussi au sens de ce qui nous permet de nous recueillir, de rassembler les éléments dispersés de nos vies pour en refaire une unité.

Donc, je ne me pose pas la question tactique de l’avantage ou de l’inconvénient d’être vu comme une religion. Mais il est vrai que chacun ayant des sentiments et des opinions très forts au sujet de la religion, on rencontre au moins deux réactions négatives quand on présente le bouddhisme comme religion :

– les croyants d’autres religions se disent qu’ils ne peuvent le pratiquer car ce serait trahir leur foi ; alors qu’on peut très bien être chrétien et bouddhiste, comme le père Oshida. On peut aussi pratiquer le zazen sans s’engager formellement dans la foi bouddhiste.

– l’autre réaction négative est celle de ceux qui ont rejeté la religion de leur enfance et qui ne veulent pas s’engager dans une voie qui la leur rappelle ; à ceux-là je dis comme je l’ai ressenti, que la pratique de la méditation bouddhiste ne requiert pas de se soumettre aux rites auxquels on n’adhère pas. Par contre elle aide à retrouver le sens profond de l’esprit religieux dont la perte fait souvent rejeter les religions inculquées dans l’enfance et dont le manque contribue à la grande crise du sens de la vie et des valeurs éthiques actuelle. »

S : « Le Bouddha a-t-il remis en cause le principe de la religion, notamment au travers de celles qu’il a connues ? »

RYR : « Non, le Bouddha n’a pas remis en cause le principe de la religion, mais il en a critiqué certaines déviations comme le fait de se soumettre à l’autorité de croyances sans avoir aucune expérience personnelle de ce qu’elles signifient dans la vie réelle. Il a aussi remis en question le système des castes dérivées de la religion brahmanique. Pour lui, le vrai brahmane ne l’est pas par naissance mais par la sincérité de sa pratique spirituelle.

Il a été l’un des premiers promoteurs du dialogue inter-religieux en dialoguant très fréquemment avec des religieux des différentes écoles qui existaient en Inde cinq siècles avant Jésus-Christ. Il a toujours recommandé à ses disciples de respecter les religions des autres. Il a lui-même intégré la croyance assez générale des indiens dans le phénomène des renaissances dans sa doctrine, mais il a aussi indiqué que même s’il n’y avait pas de renaissance après la mort, vivre selon son enseignement de la voie octuple était une manière de vivre saine et heureuse, libéré de la haine et de la malveillance, ici et maintenant.

En conclusion, il me paraît important d’éviter au bouddhisme d’être récupéré dans une forme trop répandue de matérialisme spirituel consistant à prendre ici et là des techniques de méditation pour les faire servir à un développement de l’ego. Il serait beaucoup plus fructueux que l’introduction du bouddhisme en Occident serve à s’interroger sur ce qu’est le véritable esprit religieux par-delà les déviations qui en ont perverti le message de dépassement de l’égoïsme humain, de paix et d’unité intérieure et extérieure. »

 

Crédit documentaire : Eric Lafforgue

2017-04-18T09:16:33+00:00

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