L’Hannya Shingyo prend une « photo instantanée » de la réalité et démontre l’étendue de la vacuité en englobant tout ce que les précédents bouddhistes (les rédacteurs de l’Abhidharma) avaient alors épargné, dans un esprit de sélection entre les dharma « conditionnés » et les dharma « inconditionnés ».
Ces derniers étaient considérés comme ayant une nature propre (l’espace, le nirvaña), et ce point de vue en arrivait à trahir la pensée originelle de Bouddha. On assiste donc à un pas en avant dans l’élargissement de la vision de la vacuité qui ne concerne plus seulement les composants de notre personnalité mais tous les dharma, tous les phénomènes en même temps qu’à un retour aux sources.

Je signale au sujet de la parenthèse que j’ai ouvert plus haut, que le concept d’espace qui tenait lieu, sous l’appellation d’ « éther », de référentiel absolu pour les physiciens disciples de Newton, a volé en éclats au début du 20ème siècle par la théorie de la relativité, bouleversant par là le monde scientifique et la vision du monde précédemment formée. Va t’on vers plus de sagesse pour autant ?

Maître Yuno Rech, au cours d’un mondo à la gendronnière concernant le nirvaña et le parinirvaña, dément formellement que celui-ci soit situé quelque part, comme un lieu ou un objet à atteindre avant ou après la mort. L’esprit doit rester fluide de toute coagulation, libre de toute conceptualisation, véritable (condition de la) libération pour soi et les autres.

 

La version sanskrite de l’Hannya Shingyo commence par une invocation à la perfection de sagesse que réalise celui qui voit le monde à partir « d’ici », c’est à dire de la vacuité. Mais immédiatement, cette sagesse réalisée et incarnée par Avalokitesvara, se tourne vers le monde réel dans lequel des êtres se sont laissés prendre comme des mouches dans du miel et loin de nier la souffrance, il met en œuvre cette sagesse pour les sauver. La généralisation de la vacuité va donc de paire avec une universalisation de la compassion, preuve, s’il en était besoin, que le retour à une profonde compréhension intérieure de la réalité n’est pas isolement, replis sur soi, quiétisme. Comme un docteur qui viendrait soigner des malades, ne viendrait pas sans sa trousse de médicaments,Avalokitesvara revient vers les êtres sensibles pour les aider à se sortir de leur condition. Son médicament est un remède absolu, qui permet de se passer des moyens habiles utilisés habituellement : mu ku shu metsu do, pas les quatre nobles vérités, pas de Noble Octuple Sentier, pas d’enchaînement des causes interdépendantes : ze ko ku chu, ainsi donc dans la vacuité, mu shiki ju so gyo shiki mu gen ni bi zes shin ni mu shiki sho ko mi soku ho mu gen kai nai shi mu i shiki kaï mu mu myo jin naï shi mu ro shi jin (pas de phénomène, pas de sens, de pensée, de volonté, de connaissance d’yeux, d’oreilles, de nez, de langue, de corps, d’intention, de voix, d’odorat, de goût, de toucher, de perception des objets, de vision, de domaine des sens, de connaissance, de conscience, pas d’obscurité, pas d’ignorance, pas de cessation de l’ignorance, pas de vieillesse, de mort, pas de cessation de la vieillesse, pas de cessation de la mort) mais encore mu chi yaku mu toku : pas de possibilité de réaliser l’éveil parce que (i) mu sho toku il n’y a pas de lieu d’éveil, de réalisation donc (ko) shin mu kei ge : pas d’obstacle, pas d’entrave, pas de voile et puisque il n’y a pas d’obstacle (kei ge ko) il n’y a pas non plus de peur (mu u ku fu), tout (is saï) ce qui brouille (ten do), tout rêve (mu) est écarté (on ri), au loin de la pensée (so), et (le boddhisattva) atteint finalement (ku gyo) le nirvaña (ne han) dans les trois mondes (san ze) du passé, du présent, du futur. Le Bouddha (butsu)en vivant par (e) la sagesse transcendante intuitive (Hannya Haramita) peut donc obtenir (ko toku) l’insurpassable, parfait et complet éveil (a nokuta ra san myaku san bo daï).

Il est prudent de ne pas faire non plus de la vacuité un nouveau concept car il est risqué de lui faire dire ce qu’elle n’est pas, une négation du monde. Elle est à utiliser comme un diluant, chaque fois qu’une pensée obstrue notre esprit, créant souffrance pour soi et pour les autres. Le rôle du maître est de nous sortir des impasses dans lesquelles notre configuration mentale nous a enfermés et de nous en faire réaliser le caractère relatif.

- Souvent les gens qui pratiquent se disent : « Mais si j’abandonne mon ego, ma personnalité, il n’y aura plus rien, le vide, l’angoisse d’une vie sans but ! » mais il ne s’agit pas de ça. Quelqu’un qui abandonne l’ego ne perd pas pour autant ses caractéristiques qui font de lui quelqu’un de comme ceci ou comme cela. Mais il relativise cette partie de lui même pour ne plus en faire le centre de son existence et être disponible le plus librement et le plus efficacement possible à la situation présente telle qu’elle est. Au lieu de s’identifier totalement à ce qui n’est qu’une construction mentale, il crée un pôle libre de toute identification, de tout enfermement dans des concepts. Ce pôle ainsi créé, l’existence en sera plus libre et plus légère. Il n’est donc pas question d’amputer le moi de quelque partie nous semblant mauvaise ou suspecte selon des critères qui seraient encore des jugements. Si dans l’Hannya Shingyo de nombreux retours niant les enseignements de base du Bouddha sont effectués, ce n’est pas pour en nier l’utilité : Le sermon de Bénarès dans lequel l’ego est démonté en skandas, sans substance, mais aussi les Quatre Nobles vérités, les enseignements sur la souffrance. Cela semble contradictoire avec l’enseignement du Bouddha qui enseigna un chemin pour sortir de cette souffrance. En zazen, les complications du mental ne sont pas supprimées mais se présentent à la conscience sous une forme qui n’incite plus à les saisir, à les entretenir, à s’y identifier. Comme un film qui passe devant nous sur un écran nous permet de nous rendre compte, avec un peu de vigilance, qu’il ne s’agit que d’une fiction. Elles sont vues à la fois comme les véritables causes de souffrance et comme n’ayant pas de réalité propre. Et dans cet instant de conscience Hishiryo, alors que le mental est au repos, l’origine de toutes ces complications, la croyance en un ego substantiel, est vu. Etant vu il est désamorcé, déconditionné. C’est par cette expérience réelle à laquelle Bouddha invitait ses disciples, que l’homme est incité à suivre l’ordre cosmique, et non par une menace ou une culpabilité, ni même par la croyance en un dogme, fût-il celui de la vacuité, de l’Hannya Shingyo. Ces enseignements de base ne sont donc pas exprimés, car ceux ci sont contenus dans cet instant de réalité. Et vécus directement par le corps et l’esprit, ils n’ont pas besoin d’être explicité. L’Hannya Shingyo est le point de réalisation du travail ou tout ce que l’on a mis en place comme esquisse, préparation, croquis est gommé, tout échafaudage retiré. Les moyens habiles sont effacés pour laisser place à l’expérience directe. La compassion du boddhiattva est éclairée du point de vue le plus abrupte sur la réalité, non pas comme la qualité d’un homme particulier, qu’il faudrait s’efforcer de développer, mais comme ce qui apparaît naturellement lorsque tout artifice est enlevé. Quel ne serait pas en effet le sentiment de quelqu’un voyant ses semblables s’attacher et se battre, pour des choses qui n’existent que dans leur esprit ? N’est il pas naturel et commun de s’apitoyer sur un tel sort ?

Question :
- Souvent on se demande : « Qu’en est-il d’une énergie comme la colère, doit elle être réprimée, contrainte, gardée comme étant mauvaise ? ». Ce qui compte c’est la direction vers laquelle notre énergie est employée. Une colère qui vient déverser sur le dos de quelqu’un toute une accumulation de frustrations et de contrariétés, n’est pas juste, car elle fait ressurgir du passé des situations qui viennent interférer avec le présent, brouillant par là tout message de compassion intrinsèque. Mais une colère qui intervient sur un point précis de l’instant présent, sans que le moi soit un enjeu, visant seulement l’erreur commise, a plus de chance de pouvoir être libératrice, elle ne stagne d’ailleurs pas et se transforme l’instant d’après. Le nécessaire travail de vigilance à soi-même développé par zazen, trouve dans des moments comme ceux là, son application. Devenir de plus en plus affûté, conscient de ses motivations permet d’épargner les autres de nos débordements incontrôlés. D’être juste occupé de ce qui se passe dans l’instant. La fin ne justifie pas les moyens, mais sont indissociables l’un de l’autre au point que le cheminement, la manière de marcher et le chemin sont une seule et même réalité. Combien d’idéologies se sont fourvoyées en oubliant l’application de leurs principes idéaux dans le combat pour les imposer. D’abord la colère, l’élimination des ennemis et ensuite les choses seront plus claires. Mais la loi du Bouddha ne s’impose pas de cette manière. Que ne voit-on aujourd’hui les religions du Verbe débattre indéfiniment et en découdre sur telle ou telle interprétation d’un texte canonique. Pour la sangha, considérer qu’en dernier lieu, seul zazen est important, au-delà de toute querelle d’école, devrait nous éviter de tels problèmes. Bien sûr appliquer les préceptes est important, mais pour préserver l’éveil de zazen dans la vie quotidienne, et non comme des dogmes. Si zazen ne leur donne pas vie, ils deviennent moralisme étroit, dogmatisme desséché. C’est ce retour à l’origine que propose l’Hannya Shingyo, cette remise à plat soufflant comme une révolution. Comment ne pourrait t’elle pas influencer notre propre révolution intérieure ?

Question :
- Est ce que l’on peut, lorsqu’on est trop attaché, à quelqu’un par exemple, diversifier notre vie, trouver des dérivés, des activités qui nous permettent progressivement de nous détacher ? Oui, bien sûr, on peut utiliser des stratégies, mais il est important de comprendre que la vacuité n’est pas une stratégie. Ce n’est pas une des composantes de la réalité qu’il suffirait d’écarter pour s’intéresser à d’autres, de l’enjamber comme si de rien n’était. C’est le fond inévitable de la réalité que l’on trouve tôt ou tard sur son chemin. L’étude de la vacuité et sa pratique n’est pas accessoirement réservée aux moines et nonnes un peu rétro qui s’intéressent à cet aspect un peu méconnu des choses. Comme des chercheurs maniaques qui vont fouiller ce qui les attirent. Mais des gens qui consciemment ou pas, se rendent compte que le réel est construit sur une base non substantielle. Les gens s’intéressent ou se détournent de la vie en fonction des caractéristiques qu’ils lui trouvent. Mais au fond, la vie, la réalité, est vacuité. Qu’on le veuille ou non. Alors autant s’y habituer tout de suite et en voir aussi les aspects positifs. On ne pourrait pas évoluer, changer, se transformer si la vacuité et l’interdépendance n’existaient pas. Si on peut lâcher un attachement par rapport à un objet, bien sûr l’aide de quelqu’un d’intermédiaire, ou d’une activité secondaire peut être profitable, mais au fond cette aide est de nous avoir permis de changer et ce changement n’est possible que par la vacuité. Un docteur ne guérit pas par lui-même, il remet le corps et l’esprit dans les meilleures conditions de son rétablissement, il redonne à l’être sa capacité de se sauver, de se soigner, de guérir. Pas assez d’aide, l’être n’a peut être pas la force de s’en sortir, trop d’aide, il devient assisté ou dépendant. L’art juste de donner à chacun ce dont il a besoin pour continuer en fonction des circonstances, est ce que Bouddha, et les maîtres après lui se sont efforcés de faire, toujours adaptés à la réalité présente et vivante. L’Hannya Shingyo fait partie de ces aides mises en œuvre à un moment ou la sangha était en difficulté. Il ne s’agit pas d’en discuter comme d’un texte scientifique : Je suis d’accord ou pas, je suis pour ou contre, mais de recevoir l’aide qu’il dispense dans notre vie concrète. Un très beau kusen de Roland Rech, à la gendronnière au camp d’été 2002 était, au début de la sesshin, de dire que nous avions beaucoup parlé de sutra pendant la préparation, mais que le véritable sutra était notre vie de tous les jours. Comment on se lève le matin ? comment on fait notre lit ? comment on mange ? comment on travaille, on fait samu ? Qu’est ce que le sutra peut nous insuffler pour rendre ces actions plus légères, plus en harmonie avec l’ordre cosmique ? Souvent ces actions sont alourdies de l’idée d’un moi, d’un objet. Les négations auxquelles se livre l’Hannya Shingyo sont des délestages. A quoi bon garder ça ? et ça ? et ça ? sans esprit de privation, mais du fait qu’elles n’ont pas de réalité au fond. Essayer, juste pour voir, comme un jeu.