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Bodhidharma
Retranscription de l'interview de Roland Yuno Rech dans l'émission "Voix Bouddhistes" du 25 mars 2001 sur France 2

Catherine BARRY : "Bonjour à tous. Le T'chan* constitue la racine du zen tel qu’il est pratiqué depuis des siècles au Japon et depuis plusieurs dizaines d’années maintenant en occident. Cette école du T'chan est née au 6° siècle en Chine, soit cinq siècles environ après que le bouddhisme ait pénétré dans ce pays. Bodhidharma est le premier patriarche, c’est à dire le premier maître de cette lignée qui remonte au bouddha historique, Shakyamuni. L’histoire de ce moine indien, ce maître dont la légende (comme c’est souvent le cas d’ailleurs lorsqu’il est question de tout grand personnage fondateur d’une nouvelle école) sera un aspect que nous aborderons bien sûr avec Roland Rech. Mais nous nous attacherons cependant surtout à détailler avec notre invité ce que fut son enseignement".

"Roland Rech, bonjour. Vous êtes moine zen, vous êtes représentant de l’AZI, l’Association Zen Internationale, et vous enseignez un peu partout en Europe et notamment en France et plus particulièrement à Nice où vous dirigez le dojo zen. Alors qui était Bodhidharma puisqu’on trouve à la fois des récits historiques et légendaires ?".


Dessin : Armand Saliba
Roland Yuno Rech : "Bonjour.
Bodhidharma était un moine indien qui vécut dans le sud de l’Inde. Il était fils de roi, et son père lui avait donné comme précepteur un moine bouddhiste qui était Prajnatara. L'’histoire de Bodhidharma en tant que maître zen commence avec ce contact qu’il a eu avec son maître qui était à la fois son précepteur et qui est devenu celui qui lui transmis l’essence du Dharma* de Bouddha.

Très jeune son maître Prajnatara a offert à son père je crois une pierre précieuse d’une valeur extraordinaire, et il avait voulu tester la compréhension des enfants et tous les enfants avaient dit "cette pierre est la plus merveilleuse du monde". Seul Bodhidharma avait dit : "cette pierre n’a pas de grande valeur car finalement la seule chose qui ait de la valeur c’est l’esprit, c’est l’esprit qui est capable de comprendre la valeur de l’existence, la valeur des choses, la valeur des êtres, la pierre en elle-même ne vaut rien sans l’esprit, c’est l’esprit qui est important", et à ce moment là, car c’était un gosse…"


"Il avait quel âge à peu près ?"


"Il avait 7 ou 8 ans. A ce moment là, Prajnatara a compris qu’il y avait chez cet enfant la capacité à devenir un grand maître, et donc il s’est concentré sur son éducation, et il lui a recommandé par la suite de transmettre la pratique du Zen. La pratique du Dharma de Bouddha, dans l’école zen, ne remonte pas qu’à Bodhidharma mais en fait constitue une lignée ininterrompue depuis Shakyamuni Bouddha. Son maître lui demanda donc de transmettre cette pratique, cette école, de l'Inde en Chine".


"Il se rend en Chine du Nord, notamment au Temple de Shaolin et on l’appelle alors le Brahmane contemplateur du mur puisqu’il va méditer pendant neuf ans. Alors quelques explications quand même là dessus".


"Oui justement, pour bien faire comprendre par la pratique et par l’exemple, et pas seulement par les discours que l’essence du Dharma de Bouddha c’est de revenir à la pratique de la méditation, ce n’est pas simplement de décortiquer les soutras*, de spéculer, d’essayer de saisir la vérité au niveau du langage, des mots et de la dialectique, mais de l’incarner profondément par la pratique de la méditation qui développe l’intuition au-delà des mots et au-delà des concepts. Il a montré l’exemple de la pratique face au mur, mais cette pratique face au mur, bien sûr, ce n’est pas contempler le mur".


"Oui bien sûr !"


"On a parlé de la contemplation du mur. Contemplation du mur ça veut dire réaliser un esprit comme le mur, c’est à dire un esprit lisse, un esprit abrupt, un esprit sur quoi rien ne demeure, c’est vraiment… le mur nous renvoie au fait que tous les objets extérieurs après lesquels on court sont vains, que finalement la seule chose importante à faire dans cette existence est de tourner son regard vers l’intérieur et même tournant son regard vers l’intérieur ce n’est pas pour y trouver quelque objet ou quelque trésor à saisir, mais réaliser vraiment un esprit tel le mur, c’est à dire un esprit où rien ne demeure, un esprit lui-même insaisissable, le propre esprit est insaisissable. C’est ça que Bodhidharma essayait de faire comprendre par sa pratique face au mur dans laquelle il a prêché vraiment par l’exemple et sans essayer d’expliquer les choses".


"C'est pourtant ceci qui a amené certains à dire que Bodhidharma ne s’intéressait pas aux écritures ?"


"Alors c’est faux parce que d’abord il a laissé un petit traité qu’on appelle "Le Traité de Bodhidharma" dans lequel le premier article concerne l’approche de la compréhension du Dharma par ce qu’il appelle le Principe et sa première phrase est pour dire que cette approche par le principe consiste à étudier les soutra, à étudier la doctrine. Il commence par ça".


"Oui, parce qu’en fait il donne plusieurs voies d’accès possibles, il en donne deux".


"Plusieurs voies d’accès possibles. Donc il n’exclut pas l’accès par le soutra mais il lui donne une place qui est une place relativement limitée. En fait il a transmis avec beaucoup de respect le soutra du Lankavatara qu’il a donné à son successeur comme un soutra à étudier, donc il ne niait pas l’importance des soutras, mais aussitôt après avoir dit que l’accès par le principe se déroule à travers l’étude".


"Peut-être préciser le concept de 'principe', certains traduisent par raison, par réflexion, l’étude".


"C’est la même chose, c’est la raison, c’est ce qui fonde".


"C’est la réflexion".


"C’est un peu l’équivalent du mot Dharma en sanscrit, c’est ce qui est le fondement, c’est ce qui ordonne le monde, c’est ce qui est la loi du monde, le principe c’est ce qui est sous-jacent à toute chose, on peut dire que c’est le principe de la vacuité universelle par exemple, le principe".


"Et dans ce principe il parle de la vraie nature des choses justement".


"Voilà, il dit justement après avoir parlé de la doctrine, qu'en fait c’est comprendre intimement en soi-même la véritable nature des choses. Comprendre que tous les êtres ont d’une manière innée, inhérente, cette nature intime qu’ils partagent avec tous les autres être. Et cette nature, c’est ce qu’on appelle la nature de Bouddha, ce qui fait de nous un être complètement au delà de notre petit ego, un être universel, un être de partage. Et c'est cette essence de notre nature qui est la nature de Bouddha, que le Bouddha lui-même essayait de pointer, de nous faire sentir pour nous faire lâcher nos attachements et nous faire vivre dans une autre dimension qui est la dimension de l’amour, de la solidarité, de la compassion avec tous les êtres".


"Mais parce que pour lui la vraie compréhension de l’esprit est surtout intuitive".


"Absolument et à réaliser à travers une pratique qui inclut le corps, qui inclut le souffle, et qui est la pratique de ce que nous appelons zazen, la méditation assise, face au mur, corps et esprit complètement en unité".


"Justement, le second aspect de ce traité concerne différents modes d’action qui permettent de parvenir à la Voie".


"C’est la compréhension par la pratique. C’est d’abord comprendre que quand nous sommes dans l’adversité cette adversité n’est pas liée à un destin fatal mais est le résultat de notre karma* passé, c’est à dire que même ce qu’on appelle généralement la malchance, les accidents, les souffrances de la vie, qui généralement nous révoltent sont une source d’éveil et d’enseignement si nous comprenons que c’est le résultat d’un karma passé, et donc l’occasion d’une conversion, donc d’un repentir et d’une conversion pour, à partir de maintenant, pratiquer la Voie juste. La seconde compréhension par la pratique…"


"Le karma..."


"…c’est de comprendre que même s’il vous arrive des choses heureuses dans la vie, c’est aussi le fruit d’un karma passé et que finalement toute notre existence n’est que le fruit d’un karma passé, c’est à dire qu’au fond notre ego n’est pas un ego, il est simplement le résultat d’un karma passé, ce qui permet de lâcher prise".


"Relativiser tout ça".


"Relativiser, abandonner l’ego, ne pas se glorifier lorsqu’on obtient quelque chose, et finalement vivre au-delà de l’obtention et de la perte, être équanime par rapport au fait d’obtenir ou de perdre quoique ce soit, que ça soit dans l’ordre matériel et même dans l’ordre spirituel".


"L’esprit lui finalement ne change pas quelles que soient les circonstances. Alors troisième point de la pratique, de l’action ?"


"Alors le troisième point c’est de comprendre que nous sommes abusés par notre avidité, par nos désirs et de réaliser un esprit sans attachement. C’est un enseignement tout à fait classique du Bouddhisme mais dans l’enseignement de Bodhidharma ça va être l’enseignement de mushotoku*, ça veut dire le non-attachement même à l’éveil, même au mérite spirituel et c’était le fondement de sa réponse à l’empereur Wu quand il disait qu’il n’y avait aucun mérite même dans toutes les bonnes actions. Arriver vraiment à se détacher non seulement des choses matérielles et des désirs ordinaires mais aussi de l’avidité spirituelle".


"Ne pas avoir de but. Et quatrième action ?"


"Etre libre, être réellement libre".


"Ça c’est plus compliqué".


"Oui, mais c’est le sens de l’enseignement de Bouddha, la liberté, la libération".


"Oui bien sûr".


"Et le cinquième principe, c’est de vivre en harmonie avec le Dharma. Alors le Dharma c’est généralement vu comme un certain nombre de pratiques. Dans le Mahayana* c’est la pratique des paramita*, Bodhidharma fait l’éloge par exemple, du don, du fuse comme pratique de détachement, comme pratique de générosité, mais en même temps il dit : "la véritable pratique au fond, c’est la non-pratique", c’est à dire de ne pas même s’attacher à la pratique des paramita. C’est à ce moment là que les pratiques qui nous permettent d’aller au-delà, de se libérer véritablement sont complètement accomplies quand il n’y a même plus l’attachement à la pratique des paramita".


"Est-ce que Bodhidharma est le premier à avoir institué ce système de "contemplation face au mur" ?"


"Là où il était le premier c’était en Chine à mettre tellement l’accent sur la nécessité d’une pratique assise de zazen et c’est la raison pour laquelle on a appelé Maître Deshimaru le Bodhidharma des temps modernes, pas pour créer une nouvelle légende autour de Maître Deshimaru mais parce qu’il y avait bien la même démarche d’esprit de ramener les occidentaux qui s’intéressaient au Bouddhisme et au zen à travers les écrits, notamment du professeur Suzuki, les ramener à la source de cette sagesse, de cet éveil, par la pratique concrète avec le corps".


"Alors qu’a de particulier l’enseignement de Bodhidharma qui fait qu’il est demeuré jusqu’à nos jours et qui fait qu’il est toujours pratiqué ?"


"Bien justement, c’est de ne pas séparer les principes essentiels de l’enseignement de Bouddha de leur pratique concrète et c’est surtout sa pédagogie pour transmettre cet esprit de libération profonde qu’est l’esprit de Bouddha, et je voudrais justement venir à sa transmission à Eka.


"C’est à dire le 2° patriarche de la lignée T'chan".


"Eka est celui qui va devenir le successeur de Bodhidharma, qui va donc être le début de la lignée des maîtres, des patriarches chinois. Eka était un érudit, un confucéen, qui avait beaucoup étudié aussi les soutras bouddhistes et qui n’avait trouvé aucun apaisement de l’esprit, aucune libération spirituelle à travers ces études. Il entend parler d’un grand maître bouddhiste qui pratique la méditation et va le voir. Bodhidharma ne se retourne même pas pour le regarder, c’est l’hiver, il neige à Shaolin, Bodhidharma est dans sa grotte et finalement la neige monte jusqu’à mi-taille et c’est une image qui a été représentée par tous les artistes du Zen, dramatique, où l’on voit cet homme désespéré qui cherche la Voie et Bodhidharma qui ne le regarde pas".

"Finalement Bodhidharma lui dit : "vous savez, pour réaliser la Voie de Bouddha il faut une énergie farouche, il faut être prêt à tout abandonner", et à ce moment là Eka, dit on, se tranche le bras. C’est devenu symbolique par la suite évidemment de la nécessité d’un investissement total de toute notre énergie dans la pratique de la Voie si on veut faire autre chose que du tourisme spirituel et ça c’est constamment rappelé dans la tradition zen encore de nos jours, où on laisse souvent les apprentis disciples à la porte du monastère avant d’accepter au bout d’une semaine qu’ils rentrent.

Donc première chose, la pédagogie de Bodhidharma c’est vraiment le début de la pédagogie du zen, c’est à dire d’enseigner avec cette énergie farouche, directe, abrupte, mais pas avec brutalité car en fin de compte il s’agissait en réalité d’un grand amour, d’une grande compassion parce qu’il voyait bien que cet homme souffrait, et d’ailleurs cet homme souffrant lui dit : "Maître, s’il vous plaît, ayez pitié de moi, mon esprit n’est pas en paix, s’il vous plaît, pacifiez le". Et Bodhidharma lui répond tout simplement : "montre moi ton esprit et je le pacifierai", et Eka, au lieu d’entendre tout un discours sur la vacuité se trouve confronté avec le fait au fond qu’après toutes ces études il n’a toujours pas réussi à saisir son propre esprit, même ce qui est le plus intime à soi-même est insaisissable, et c’est ce qu’il finit par dire : "mon propre esprit, shin fukatoku, mon esprit est insaisissable" et Bodhidharma lui répond tranquillement : "Si tu as réalisé l’esprit insaisissable, alors, il est déjà pacifié", et là Eka réalise un grand éveil, et c’est vraiment le début de la transmission du Zen".

 

Retrouvez l'émission "Voix bouddhistes" tous les dimanches matin à 8h30 sur France 2 :