"Les bodhisattva comme Avalokitesvara
sont très souvent invoqués dans des sortes
de prières proches de ce qu’on trouve dans
les religions monothéistes. Quant à la nature
de cette expérience centrale de l’éveil,
on peut la voir comme purement intérieure : on s’éveille
de ses illusions en se libérant de l’avidité,
de la haine et de l’ignorance ; mais on s’éveille
en abandonnant l’attachement à son ego limité
et en s’ouvrant à l’unité de notre
existence avec tous les êtres, y compris les bouddhas
et les bodhisattvas, ainsi l’accès
à une transcendance de soi est réalisé,
ce qui répond à l’étymologie
du mot ‘religion’ comme ce qui nous relie à
ce qui nous dépasse, quel que soit le nom donné
à l’objet de cette expérience, à
la fois immanente et transcendante.
Une autre raison pourrait être qu’à
l’origine le bouddhisme comportait peu de rituels,
mais cela a évolué très vite. Même
le Theravada comporte de nombreux rites et fêtes
religieuses, tout comme le zen, pourtant peu porté
en son essence à la liturgie ; quant au bouddhisme
tantrique il est animé de très nombreux
rites qui conditionnent l’évolution sur la
voie.
Concernant Dieu, Bouddha n’en a jamais nié
l’existence, c’est d’ailleurs le grand
Dieu Brahmâ qui l’a encouragé
à prêcher et guider les hommes vers l’éveil.
Il y a des dieux protecteurs du bouddhisme. Bouddha
lui-même, avec le bouddhisme mahayana a été
compris comme émanation d’un bouddha
surnaturel, d’essence quasi divine, et présenté
comme trinité, existant avec trois corps. Beaucoup
de bouddhistes prient Bouddha comme les chrétiens
ou les musulmans prient leur Dieu.
Même si le bouddhisme et particulièrement
le zen ne sépare pas radicalement un domaine
dit sacré d’un domaine profane, les rites aboutissent
à sacraliser la vie quotidienne : les repas, les
ablutions par exemple. Les trois trésors : Bouddha,
Dharma (doctrine) et Sangha (communauté)
sont révérés comme des objets de foi
que les fidèles font vœux de suivre et de respecter
: ils sont perçus avec certains attributs propres
au sacré : purs, dignes de respect etc… Dans
le zen, le vêtement du moine, le kesa,
et ses bols sont hautement respectés et parfois vénérés".
"Cette question se pose-t-elle
en Asie ?"
"Non, puisque le bouddhisme y est clairement perçu
comme religion avec son clergé de moines, ses temples
et monastères, ses rites, ses jours de fêtes.
Les fidèles se rendent dans les temples pour méditer,
prier, faire des offrandes avec un esprit de dévotion
comparable à ce qu’on trouve dans les religions
telles que le judaïsme, le christianisme ou l’islam".
"Voyez-vous comme avantageux
ou non que le bouddhisme soit considéré comme
religion ?"
"Selon moi le bouddhisme est de toute évidence
une religion, au sens d’une voie qui nous relie à
l’essentiel et aussi au sens de ce qui nous permet
de nous recueillir, de rassembler les éléments
dispersés de nos vies pour en refaire une unité.
Donc, je ne me pose pas la question tactique de l’avantage
ou de l’inconvénient d’être vu comme
une religion. Mais il est vrai que chacun ayant des sentiments
et des opinions très forts au sujet de la religion,
on rencontre au moins deux réactions négatives
quand on présente le bouddhisme comme religion :
- les croyants d’autres religions se disent qu’ils
ne peuvent le pratiquer car ce serait trahir leur foi ;
alors qu’on peut très bien être chrétien
et bouddhiste, comme le père Oshida. On
peut aussi pratiquer le zazen sans s’engager
formellement dans la foi bouddhiste.
- l’autre réaction négative est celle
de ceux qui ont rejeté la religion de leur enfance
et qui ne veulent pas s’engager dans une voie qui
la leur rappelle ; à ceux-là je dis comme
je l’ai ressenti, que la pratique de la méditation
bouddhiste ne requiert pas de se soumettre aux rites auxquels
on n’adhère pas. Par contre elle aide à
retrouver le sens profond de l’esprit religieux dont
la perte fait souvent rejeter les religions inculquées
dans l’enfance et dont le manque contribue à
la grande crise du sens de la vie et des valeurs éthiques
actuelle".
"Le Bouddha a-t-il remis
en cause le principe de la religion, notamment au travers
de celles qu’il a connues ?"
"Non, le Bouddha n’a pas remis en cause le principe
de la religion, mais il en a critiqué certaines déviations
comme le fait de se soumettre à l’autorité
de croyances sans avoir aucune expérience personnelle
de ce qu’elles signifient dans la vie réelle.
Il a aussi remis en question le système des castes
dérivées de la religion brahmanique. Pour
lui le vrai brahmane ne l’est pas par naissance mais
par la sincérité de sa pratique spirituelle.
Il a été l’un des premiers promoteurs
du dialogue inter-religieux en dialoguant très fréquemment
avec des religieux des différentes écoles
qui existaient en Inde cinq siècles avant Jésus-Christ.
Il a toujours recommandé à ses disciples de
respecter les religions des autres. Il a lui-même
intégré la croyance assez générale
des indiens dans le phénomène des renaissances
dans sa doctrine, mais il a aussi indiqué que même
s’il n’y avait pas de renaissance après
la mort, vivre selon son enseignement de la voie octuple
était une manière de vivre saine et heureuse,
libéré de la haine et de la malveillance,
ici et maintenant.
En conclusion, il me paraît important d’éviter
au Bouddhisme d’être récupéré
dans une forme trop répandue de matérialisme
spirituel consistant à prendre ici et là des
techniques de méditation pour les faire servir à
un développement de l’ego. Il serait beaucoup
plus fructueux que l’introduction du bouddhisme en
occident serve à s’interroger sur ce qu’est
le véritable esprit religieux par delà les
déviations qui en ont perverti le message de dépassement
de l’égoïsme humain, de paix et d’unité
intérieure et extérieure".