Il s'agit ici d'extraits du chapitre
5 du tome 4 de l'intégrale de l'enseignement de Maître
Taisen Deshimaru, editions AZI.
Ce chapitre est intitulé : "Comme quoi si
l'on veut étudier la Voie en recourant au Zen, il
faut se chercher un vrai maître." Le premier
paragraphe est écrit par Maître Dôgen
; le reste est un kusen de Maître Deshimaru.
Un ancien a dit : "Si la production de l'esprit
n'est pas correcte, c'est en vain que l'on s'efforcera à
toutes les pratiques possibles". Qu'elle est juste,
cette parole ! Notre façon de pratiquer la Voie dépendra
de la qualité vraie ou fausse de notre maître-instructeur.
Le disciple est comme le bon morceau de bois ; le maître
est semblable au charpentier. Un morceau de bois, si bon
soit-il, ne resplendira pas dans toute sa beauté
si on ne lui trouve un bon artisan. S'agirait-il même
d'un bois tordu, dès lors qu'on découvre une
main experte, la merveilleuse habileté de cette dernière
aura tôt fait de s'y révéler. Selon
que le maître sera vrai ou faux, l'Illumination (du
disciple) sera contrefaite ou véritable. (…)
Or un vrai maître, peu importe son âge ou sa
vieillesse. Il faut seulement qu'il ait pénétré
la vraie Loi et qu'il ait lui-même obtenu son authentification
d'un vrai maître. Chez lui, ce ne sont point les mots
écrits qui importent, ni non plus la compréhension
; il faut qu'il ait une énergie extraordinaire et
une volonté qui dépasse la mesure. Celui qui
ne s'attache pas à la vue du Moi, ni ne s'arrête
à la connaissance sensible, celui de qui les actions
et la compréhension se répondent mutuellement,
celui-là est un vrai maître.(…)
Parmi les dix chapitres du Gakudoyojin-shu, ce
cinquième chapitre est un des plus importants. Kodo
Sawaki le commentait souvent et le considérait
comme un des textes de Dôgen les plus importants.
Certains demandent s'il est possible de faire zazen
seul. C'est certes possible, mais on peut commettre des
erreurs. Faute de recevoir l'éducation d'un vrai
maître, on peut se laisser aller à la facilité,
ou se laisser prendre au piège des illusions.
Si l'on veut étudier la Voie, faire zazen,
il est nécessaire d'avoir un vrai maître. Qu'est-ce
qu'un vrai maître ? Vous devez le comprendre et devenir
vous aussi un vrai maître, un vrai disciple. Qu'est-ce
qu'un vrai disciple et un vrai maître ? En Europe
il y a des gens qui disent : "Maître Deshimaru
boit de l'alcool, il fume alors je ne veux pas devenir son
disciple." Ces deux choses-là ne sont pas
si bien, mais ce n'est pas la racine et ce n'est pas un
problème.
Quoi qu'il en soit, il est nécessaire d'avoir un
vrai maître pour faire zazen. Seul ce n'est
pas possible. Zen signifie la transmission, l'enseignement
de maître à disciple, la transmission de l'esprit
du maître au disciple. Originellement, l'idéogramme
zen, ou ch'an, signifiait la succession
d'empereur à empereur, le legs du trône ou
de la couronne. Zen c'est la transmission de l'esprit
du roi des maîtres au roi des disciples. Bouddha
lui-même avait besoin d'un vrai disciple à
qui transmettre son enseignement.
Certains en Europe se disent maître zen.
Si quelqu'un ouvre un dojo et enseigne le zazen,
de qui est-il le disciple ? Qui lui a remis le shiho
? C'est très important ; sans shiho ou sans
autorisation, il n'est pas possible d'enseigner le zazen,
ce n'est pas authentique. "J'ai étudié
le bouddhisme pendant longtemps, aussi je peux enseigner
le zazen et faire des conférences sur le Zen"
ce n'est pas authentique et peut être dangereux. Si
un aveugle vous guide, il vous entraînera dans le
précipice au fond de la vallée. Même
si vous étudiez seul dans les livres et les soutras,
cela ne fait pas de vous un vrai maître zen.
Ceci est très important : qui lui a enseigné
le zen ? de qui est-il le disciple ? Sans certificat,
ce n'est pas authentique, il est impossible d'enseigner.
Dôgen a écrit : "Si l'esprit
hoshin, l'esprit du début, n'est pas juste, toutes
les actions deviennent vaines, dépourvues de toute
authenticité." Hoshin, l'esprit
du début, est très important. Mais ce ne sont
pas seulement les premiers jours qui comptent ; il faut
maintenir cet esprit du début à tout moment
et au fil des mois et des années. Si le responsable
du dojo se trompe de direction, c'est dangereux.
Dôgen continue : "Notre façon
de pratiquer la Voie dépendra de la qualité
vraie ou fausse de notre maître." Quelques
lignes plus loin, il répète encore : "Selon
que le maître est vrai ou faux, la compréhension
de la Voie du disciple est fausse ou véritable. Il
faut bien le comprendre". C'est en effet très
important. Les erreurs du maître se répercuteront
sur tous les disciples. Si un aveugle conduit un groupe
d'hommes et qu'il tombe dans le précipice, il entraînera
tout le monde dans sa chute. Ainsi cette phrase est de première
importance pour les maîtres et instructeurs. J'y réfléchis
très souvent. Le maître est totalement responsable.
Aussi si vous voulez devenir maître, gravez bien cette
phrase en votre mémoire, et rappelez-vous la souvent.
Dôgen dit : "L'erreur vient des
maîtres et non des disciples." Leur responsabilité
est lourde. C'est une phrase que je médite souvent.
Je me mets parfois en colère, je donne le rensaku,
mais si le disciple ne comprend pas, l'éducation
est très difficile. Si le maître commet des
erreurs dans l'éducation du disciple, celui-ci aura
de fortes chances d'être dans l'erreur le restant
de sa vie. (…) Le vrai maître dans son éducation
fait toujours attention à ce que ses disciples ne
poursuivent pas les feuilles en abandonnant la racine.
Jadis, un maître qui ne pouvait pas comprendre
sa vraie nature, s'il avait des doutes, s'abstenait de toute éducation.
Mais avec le temps et la dégradation de l'éducation,
même de telles personnes prirent des disciples et dispensèrent
un enseignement dogmatique, entraînant des générations
de successeurs dans l'erreur. Le vrai maître doit comprendre
et savoir user de méthodes d'éducation bien
orientées sur la voie juste. "Aussi,
dit Dôgen, il
est déplorable qu'un maître ait perdu une
telle faculté de discernement et ne sache plus reconnaître
la voie juste de la voie fausse. Dans ce cas, c'est un être
dangereux". De nos jours également, ce genre
de personnes est fort courant.
Maître Keisan a écrit : "Pendant
zazen, le vrai maître doit éduquer avec justesse
et exactitude. Il doit conduire les disciples de manière
forte et juste. Si un nouveau disciple pense qu'il faut
faire autre chose que ce que le maître indique, ou
qu'il faut aller voir d'autres maîtres, il faut l'en
dissuader et lui expliquer l'erreur d'un tel jugement."
comment étudier le vrai zen ? comment un
maître doit-il éduquer ses disciples ? Il est
nécessaire de faire très attention. (…)
Quoi qu'il en soit, il faut toujours savoir distinguer la
racine des feuilles. Faire zazen, répandre
le zen, c'est la racine. Le vrai maître doit
savoir guider dans la direction juste : shikantaza,
hishiryo.
Jusqu'au shiho, il faut savoir recevoir l'éducation,
être un étudiant. Il y a beaucoup de méthodes,
de moyens. Parfois mentir, donner le kyosaku, boire
de l'alcool, se mettre en colère, donner le rensaku,
dire des kusen, et de cette façon là,
à la fin, le disciple peut recevoir le véritable
shiho et être un vrai maître. A l'époque
actuelle , ce shiho est devenu du formalisme. (…)
Au Japon, ce sont souvent les pères qui donnent le
shiho à leur fils. Dans la plupart des temples
japonais, les fils deviennent successeurs de leur père.
Maître Keisan a écrit dans le Zazen
Yojinki : "Le vrai maître ne doit pas
tenir à avoir de trop nombreux disciples. Il doit
les choisir soigneusement afin de se consacrer à
l'éducation des vrais disciples." Pour
répandre le Zen, il faut beaucoup de disciples…
Mais pour éduquer vraiment, il n'est pas nécessaire
d'en avoir un trop grand nombre. Même si un disciple
s'en va, il ne faut pas courir après lui. C'est mieux.
Note : pour lire l'intégralité
de ce chapitre, se reporter au tome 4 de "L'enseignement
oral, Edition Intégrale" de Maître Taisen
Deshimaru, editions de l'AZI, pages 94 à 137.