"Vous
êtes moine zen, l’un des principaux responsables
de l’A.Z.I., l’Association Zen Internationale,
et vous enseignez en Europe, en France et notamment à
Nice où vous dirigez le dojo et où
vous résidez. Alors la semaine dernière nous
nous sommes arrêtés sur l’importance du
samu, du travail. Le travail c’est vrai qu’au
monastère et dans la vie sociale c’est quelque
chose de fondamental".
"Tout à fait, d’abord pour l’équilibre
même du pratiquant. Seulement méditer risquerait
d’être trop détaché des phénomènes
de la vie concrète et de la vie avec les autres, alors
que dans le travail il y a immédiatement une implication
à la fois dans une tâche collective et en même
temps la nécessité d’être totalement
attentif à chacun de ses gestes, être présent
à ce que l’on fait, et surtout, non seulement
dans un monastère, c’est le non-choix qui est
important. Beaucoup de gens souhaitent se réaliser
à travers leur vie professionnelle en faisant le métier
de leurs rêves, le moine zen lui ne choisit pas, c’est
à dire qu’il n’y a pas de sot métier
en quelque sorte, il n’y a pas de sot travail, c’est
à dire laver le monastère, aller balayer les
toilettes, travailler en cuisine, faire le ménage,
tout cela est une pratique de Bouddha. C’est une pratique
où on peut être totalement un, en totale unité
ici et maintenant avec ce que l’on fait, c’est
un aspect fondamental de l’éveil, totalement
présent avec chaque instant et en même temps
de faire ce travail sans attente de récompense, de
promotion, de profit, mais le faire au contraire dans un esprit
de don, de fuse, pour la communauté et finalement pour
tous les êtres. C’est un travail spirituel fondamental".
"C’est un gros travail sur
l’ego en fait ?".
"Absolument".
"Mais sans renier ce que l’on
est vraiment, ce dont les occidentaux ne comprennent pas forcément
la nuance".
"Il
ne s’agit pas de renier ce que l’on est, il s’agit
d’être ce que l’on est fondamentalement,
et souvent on croit qu’être ce que l’on
est c’est affirmer son ego, ses caractéristiques,
sa personnalité, alors que dans la réalité,
au contraire, se réaliser soi-même c’est
complètement abandonner cet aspect de l’ego limité
qui choisit, qui préfère, qui s’oppose,
qui aime, qui n’aime, et au contraire avoir un esprit
complètement vaste, et c’est un des aspects fondamentaux
de la fonction de tenzo qui va réaliser cet esprit
vaste, c’est à dire l’esprit au-delà
du choix, qui aborde avec équanimité toute tâche,
toute personne, toute action, tout objet et traite chaque
chose avec le même respect, que ce soit un champignon,
un grain de riz, un mets succulent à préparer,
que l’on s’adresse à quelqu’un qui
a une fonction subalterne, que l’on s’adresse
au chef de temple, être vraiment dans cet esprit de
non-discrimination".
"Il y a une égalité
en fait".
"Oui et c’est là qu’on se réalise
soi-même véritablement, fondamentalement, beaucoup
plus qu’à suivre ses propres préférences".
"Alors comment ça se passe
pour un moine qui a choisit de vivre dans la société
et qui se trouve confronté en permanence au désir,
à la société de consommation, à
toutes ces choses finalement ?".
"On
peut être confronté aux objets de désir,
on n’est pas obligé de les suivre, on peut être
sollicité par toutes sortes d’affiches plus ou
moins érotiques sans pour autant devenir un obsédé
sexuel. On peut être dans une société
où beaucoup de gens sont avides de faire fortune et
faire son travail dans un esprit de désintéressement,
non pas de refuser tout salaire ou toute rémunération,
bien au contraire, avoir un salaire juste pour ce que l’on
fait, mais que cela ne soit pas le moteur de notre action.
Le moteur de notre action c’est vraiment l’accomplissement
spirituel qui se réalise dans le fait de donner son
attention à ce que l’on fait et de le dédier
aux autres. Autre chose, quand on fait ça on est en
réalité dans une efficacité maximum par
rapport au travail, même dans une société
commerciale, car il se crée autour de soi une ambiance
de coopération, de sympathie avec toutes les personnes
qui sont partie prenante à l’activité
commune. Je crois que j’ai eu l’occasion d’en
parler".
"Alors plutôt un regard bienveillant
sur la personne qui pratique comme ça, y compris pendant
le travail, qu’un rejet ?".
"Oui, absolument, et puis encore une fois, être
dans le monde ne signifie pas suivre les valeurs erronées
du monde, au contraire, c’est d’y être en
témoignant qu’il y a une autre manière
d’être dans l’activité professionnelle,
dans la vie sociale sans la fuir pour autant. C’est
éviter cette alternative : ou on est dans le monde
et on partage les illusions du monde, ou on s’en retire
et on regarde le monde de sa hauteur spirituelle avec un certain
dédain, ce qui est le contraire de la pratique d’éveil".
"Alors dans le temple, au monastère,
chaque instant est dédié à la pratique,
et en préparant cette émission, vous m’avez
dit : c’est la même chose à l’extérieur,
y compris lorsque l’on mange, lorsqu’on va aux
toilettes, lorsqu’on se lave, etc".
"Oui, par exemple, lorsque l’on rentre dans
les toilettes, d’abord on change de chaussures, c’est
vraiment respecter les lieux dans lesquels on marche, on ne
rentre pas avec les mêmes chaussures dans les toilettes.
On rentre, on fait gassho, (gassho étant le salut)
et on allume un bâton d’encens. Ca veut dire vraiment
être un avec soi-même, un avec le lieu et un avec
ce que l’on fait, et ensuite faire ses besoins comme
une activité de pratique c’est à dire
de concentration, on dit souvent ne pas faire à côté
du trou pour les hommes, et faire attention à ce que
l’on fait, laisser lieux extrêmement propres et
être vraiment dans une bonne posture à ce moment
là, c’est comme si on était sur un zafu".
"Ca montre bien qu’il n’y
a pas de discrimination justement grâce à la
pratique et qu’il y a une espèce d’égalité".
"Les toilettes sont un dojo. De même, pour
prendre un bain c’est une cérémonie. Au
Japon dans un temple c’est le soir après le dîner,
dans le furo, (bain), avant de prendre le bain on se prosterne,
sanpai, (prosternation), ensuite on enlève ses vêtements
avec délicatesse, on les range bien, on fait attention
à ne pas déranger les autres et ensuite on va
prendre son bain, quand on se douche on se douche avec une
écuelle, on fait attention de ne pas gaspiller l’eau,
on fait attention de ne pas salir l’eau du bain parce
que d’autres viennent se plonger dans la même
eau. Il y a un esprit de respect de toute chose, la moindre
goutte d’eau, les gens qui sont autour de nous en train
de faire leurs ablutions, ce sens du respect de ce monde où
il y a de plus en plus d’incivilité, de violence
et d’irrespect, c’est fondamental de pratiquer
dans toutes les petites choses de la vie".
"Alors c’est à la
fois beaucoup d’exigence par rapport à la discipline,
l’extérieur, mais aussi l’intérieur".
"Il n’y a pas de différence entre l’intérieur
et l’extérieur, ils sont la même chose".
"Voilà et c’est ça
qu’il faut faire comprendre parce que les gens ne comprennent
pas que c’est la même chose, l’importance
de la propreté, etc, et de l’ordre".
"Absolument, dans un monastère, dans la cuisine,
c’est un des préceptes du tenzo, le cuisinier,
chaque chose doit être à sa place, alors ça
évite de perdre du temps, ça permet de travailler
de travailler avec un esprit harmonieux, car quand tout est
harmonieux autour de soi, l’esprit aussi devient harmonieux.
Si on entreprend un travail, si on s’installe à
son bureau pour faire un travail et qu’on a des papiers
partout, on met un quart d’heure avant de trouver le
document qu’on cherche, on ne peut pas travailler dans
de bonnes conditions, donc chaque chose à sa place
c’est vraiment la pratique de la Voie".
"Mais on vous traite de maniaque quand c’est comme
ça ?"
"Non, parce que maniaque c’est pathologique,
maniaque c’est la personne qui est attachée,
c’est à dire si ce stylo est là au lieu
d’être là, on va s’énerver.
Non, ça ne va pas jusque là. Simplement de l’ordre,
de l’harmonie mais sans attachement. Ca c’est
fondamental, toutes les règles dont on parle, si on
s’y attache ne sont plus une pratique d’éveil,
ne sont plus un facteur d’évolution spirituelle,
mais au contraire renferme l’esprit dans une prison
étroite. On croit être dans la voie parce qu’on
applique parfaitement les règles et à ce moment
là ça devient la pratique d’un zen militaire
qui n’est pas la voie du Bouddha et qui est une illusion
totale".
"Donc l’intérêt de passer de la vie
monastique comme ça à la vie laïque, c’est
que finalement on apprend le lâcher prise, la non-saisie,
le non-attachement, mais on sait que certains moines peuvent
être mariés, alors, qu’est-ce qu’on
fait de l’attachement dans ces conditions ?".
"Il y a de bons attachements, l’attachement
c’est fondamental quand on fait des enfants. Si un père
ou une mère n’est pas attaché à
son enfant, l’enfant ne peut pas survivre, ne peut pas
évoluer ; donc il y a un attachement qui n’est
pas un attachement égoïste mais qui est un amour
porté à un être qui a besoin de cet amour
pour se développer, et a ce moment là ce n’est
pas un attachement, c’est un amour bienveillant, le
don de prendre soin de l’autre. Ce n’est même
plus de l’attachement, le non-attachement ne veut pas
dire se désintéresser des autres, mais ne pas
être en relation avec les autres pour ce qu’ils
apportent à soi-même, ce qui est le contraire
du véritable amour. Donc on peut tout à fait
mener une autre vie tout en étant moine parce que la
vie de famille c’est véritablement une occasion
de pratiquer le don, la vigilance, l’attention à
l’autre, la générosité, prendre
soin de toute la famille c’est une pratique de moine.
D’ailleurs une des principales qualités du tenzo,
le chef de cuisine dans un monastère c’est l’esprit,
on appelle ça roshin, l’esprit parental, l’esprit
d’une mère pour ses enfants, il doit traiter
tous les êtres et même tous les objets, même
les casseroles, toute chose, même un grain de riz, comme
la chose la plus précieuse, comme la prunelle de ses
yeux et pour désigner cet esprit on dit que c’est
l’esprit parental, donc l’esprit parental c’est
l’esprit du moine".
"Alors cela dit on peut se demander
si des moines qui ne sont pas confrontés à la
vie de famille parce qu’ils ont fait vœu de chasteté
par exemple, peuvent vraiment comprendre tous les tourments,
les souffrances, tous les écueils que peuvent rencontrer
les parents ?".
"Oui c’est vrai, c’est une des raisons
pour lesquelles nous pensons dans le bouddhisme mahayana que
même si on prend des vœux de chasteté, il
vaut mieux que cela soit des vœux temporaires pendant
lesquels on va être vraiment chaste, le temps d’une
sesshin, ou le temps d’une vie dans un monastère
pendant trois mois, six mois, un an, mais qu’on connaisse
aussi ce qu’est le désir sexuel, ne serait-ce
que pour comprendre les autres et comprendre aussi comment
ça peut devenir source de souffrance autant que d’épanouissement.
Le Bouddha disait d’ailleurs qu’un moine doit
comprendre réellement le désir et le plaisir
sexuel, sinon il ne peut pas comprendre comment ils peuvent
être un danger et comment aussi ils peuvent être,
si on est un disciple laïc suivant les préceptes
de Bouddha, une occasion de manifester son amour".
"Alors il faut rappeler que le
Bouddha était marié et qu’il
a eu un enfant, c’est ce qui est important. Par exemple,
dans le bouddhisme tibétain, entre guillemets, il est
recommandé de s’endormir d’une certaine
façon, est-ce que c’est la même chose dans
le zen, comment ça se passe ?".
"Oui, il y a une petite prière avant de s’endormir
qui est qu’au moment où on s’endort on
fait le vœu que tous les êtres puissent s’éveiller
et en même temps on fait le vœu que ce repos réparateur
nous mette dans de bonnes dispositions pour continuer la pratique
de la Voie. D’autre part on doit dormir normalement
d’une certaine manière dans le dojo, c’est
à dire la tête tournée vers le Bouddha,
couché sur le côté droit dans la position
allongée du paranirvana, et la posture dans laquelle
on s’endort, du fait que l’on fasse extrêmement
attention au sommeil des autres, qu’on respecte les
heures de sommeil, qu’on ne dérange personne
pendant la nuit, etc., est aussi une pratique collective d’harmonie
avec les autres. C’est un aspect important de la vie
monastique, de la vie dans la sangha, c’est la vie harmonieuse,
c’est à dire la vie dans laquelle on prend énormément
soin des autres et on évite de les déranger
? Ca, ça peut se pratiquer dans la vie laïque,
dans les transports en commun, dans le fait de conduire sa
voiture, respecter les règles de civilité, être
patient, ça change complètement la vie. Si on
laisse passer quelqu’un devant soi dans le métro
au lieu de s’engouffrer en marchant sur les pieds de
tout le monde, ça change vraiment l’ambiance
de la vie collective".
"Alors je vais vous laisser conclure
parce qu’on arrive au terme. Qu’est-ce qui vous
paraît fondamental finalement ?".
"Ce qui me paraît fondamental c’est de
retrouver l’unité de sa vie, qui est le sens
même d’être moine, à mon avis ça
ne devrait pas être réservé aux moines,
et de retrouver l’unité de sa vie, c’est
ce qui nous permet d’avoir un sens, et de retrouver
un sens à la vie c’est ce qui nous permet de
surmonter la crise de notre civilisation".
"Roland Rech merci".
"merci".
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