"Roland
Rech, vous êtes l’un des principaux responsables
de l’AZI, l’Association Zen Internationale, vous
pratiquez zazen depuis de très nombreuses
années, plus de vingt ans, vous avez été
ordonné moine par maître Deshimaru et
vous enseignez un peu partout en Europe et en France et notamment
à Nice où vous résidez. Alors on parle
de liens, certaines définitions, car liens c’est
un terme très fort, certaines traductions parlent également
de chaînes, parlent d’un cercle, d’autres
de roue. De quoi faut-il parler ?"
Roland
Yuno Rech :
"Et bien il faut parler de ce qui conditionne le fait
que nous transmigrons constamment d’un état dans
un autre état et ces états peuvent être
considérés soit comme des états psychiques
que nous traversons, soit au cours d’une séance
de méditation pendant une heure, soit au cours d’une
journée, soit au cours d’une vie, en fonction
de nos états de conscience, de nos actions et des différents
liens qui nous font passer d’un état à
l’autre. Nous vivons dans un monde différent
qui est le résultat de notre attitude dans la vie et
puis ces liens expliquent aussi comment se déroule
la transmigration, ou plutôt les renaissances d’une
vie passée à une vie présente et à
une vie future. Alors on parle soit de liens, on parle de
conditions, il vaut mieux parler de conditions parce que "conditions"
évoque le fait qu’il y a une pluralité
de causes et qu’il n’y a pas juste une cause qui
va produire un effet. Le Bouddha avait une vision
très moderne de la complexité, la causalité
n’est pas une chose simpliste, il y a une multitude
de conditions qui aboutissent à certains résultats.
Donc le but de cette vision c’est de nous aider à
prendre conscience de comment nous sommes conditionnés
à vivre ce que nous vivons et comment surtout nous
pouvons nous libérer de nos conditions".
"Oui
parce que dans le terme "liens" on a l’impression
quand même qu’il y a une espèce d’attachement
qui nous maintient en esclavage de ce système et que
l’on ne peut pas s’en libérer, alors qu’effectivement
lorsque vous parlez de causes et de conditions ça paraît
quand même plus juste".
"Oui
mais ces causes et conditions, si on ne fait pas le travail
de s’engager dans une pratique spirituelle telle que
l’enseignement du Bouddha, en particulier la
méditation, risquent effectivement de devenir des chaînes
qui nous enchaînent et des liens qui nous maintiennent
dans des tas de souffrances et c’est suffisamment important
pour justement qu’on regarde en détail comment
ça se passe, parce que le but du Bouddha ce
n’était pas d’élaborer une doctrine
théorique mais de donner des instruments pratiques
pour apprendre à se libérer de ces liens".
"Alors
concrètement on va commencer par les énumérer,
on va donner les premiers".
"Si
si il faut les énumérer je crois et voir qu’il
s’agit en fait d’un enchaînement, on pourrait
dire des anneaux, de douze causes interdépendantes
qui font tourner ce que l’on peut appeler la roue de
la vie, c’est à dire le fait que nous passons
d’états infernaux à des états dans
lesquels nous sommes dominés par des attitudes plutôt
instinctives, animales ou humaines, ou plutôt des états
béatifiques, des états d’extase et ceci
est la roue de la vie, et cette roue de la vie est entraînée
par un certain nombre de causes et de conditions.
La
première c’est l’ignorance, l’ignorance
c’est ne pas se comprendre soi-même fondamentalement,
c’est ne pas comprendre la réalité de
notre existence, ne pas comprendre la réalité
dans laquelle nous sommes inscrits et donc avoir, se faire
des illusions sur ce qu’est notre existence, s’illusionner
sur notre propre ego, etc.. et ça, ça va enclencher
un certain état d’esprit, donc des motivations,
motivations égoïstes, des motivations de haine,
mais par contre ces motivations vont renforcer notre ignorance.
Donc l’ignorance conditionne les motivations qui vont
conditionner l’état de notre corps et de notre
esprit de nos actions, mais inversement nos fabrications mentales
vont éventuellement renforcer l’ignorance, c’est
à dire nous aveugler tellement qu’on ne peut
plus voir la réalité telle qu’elle est.
Donc ça fonctionne effectivement dans les deux sens,
il en est ainsi tout au long de la chaîne, les désirs
provoquent des attachements, mais les attachements déclenchent
de nouveaux désirs, les sensations provoquent des désirs
mais les désirs par la suite donnent lieu à
de nouvelles sensations, donc il y a constamment interdépendance
entre les causes".
"Oui
d’ailleurs quand vous parlez de liens on a l’impression
que certains se recoupent et que ça ne serait peut-être
pas nécessaire de les énumérer comme
ça de façon aussi détaillée".
"L’important
c’est de comprendre le principe de base. Le principe
de base, Bouddha disait, ça signifie finalement
que quand ceci est cela est, cela veut dire que les choses
n’arrivent pas par hasard, que certaines conditions
produisent certains effets, que si nous comprenons les conditions
nous pouvons modifier ces conditions et donc les effets, nous
pouvons devenir non plus conditionnés mais plus libres,
plus responsables, plus maîtres de notre vie, plus éveillés
finalement en comprenant ce qui nous conditionne".
"Oui
ce qui veut dire qu’en fait les causes et les conditions
sont reliées aussi à des causes et à
des conditions plus générales, par exemple celles
d’un pays, celle d’une société,
tout ceci fonctionne en fait en étroite dépendance".
"Voilà,
c’est précisément, là on peut dire
ouvrir très largement le champ des conditions, ça
veut dire que les conditions qui gouvernent notre vie ne sont
pas seulement des conditions individuelles, c’est le
fait aussi probablement à la suite d’un karma
passé d’être né dans certaines conditions,
certaine famille, un certain pays, va avoir bien sûr
une influence sur nos possibilités d’action,
mais on ne peut pas parler néanmoins, on ne parle pas
généralement d’un karma collectif,
simplement c’est probablement notre karma d’être
né dans certaines conditions, par contre ce qui est
important en tant que pratiquant de la Voie c’est prendre
conscience des interdépendances qu’on tisse avec
notre environnement et essayer d’agir sur ces interdépendances
de façon à avoir une action bénéfique".
"Alors
deux mots peut-être sur le devenir et puis après
on passera à la conclusion".
"Oui,
le devenir c’est le dynamisme qui résulte du
fait que par suite de nos contacts avec les objets des sens
nous développons des désirs pour les objets
que nous aimons, nous développons des répulsions
pour ce que nous n’aimons pas, surtout nous développons
des attachements et ces attachements c’était
le principal souci de Bouddha".
"C’était
vraiment comment résoudre l’attachement qui est
cause à la fois de souffrances immédiates et
cause du fait que notre devenir est conditionné par
des attachements au lieu que notre devenir puisse être
conditionné par un désir d’éveil,
un désir de partager l’éveil avec d’autres.
Le devenir, pour la plupart du temps, c’est un espèce
de dynamisme qui est complètement enfermé, conditionné
par des attachements donc par une vision limitée de
l’existence et finalement nous persistons dans notre
être et nous désirons renaître mais toujours
pour retrouver des objets de désir, des objets d’attachement
sans jamais avoir une vision plus large et sans avoir une
vision globale de l’ensemble de ces conditionnements
et sans se poser la question de savoir s’il ne serait
pas possible de se libérer de ce mécanisme et
puis finalement de faire tourner cette roue du devenir autrement,
c’est à dire à partir d’une conscience
éveillée, d’une conscience qui prend conscience
précisément du fait que notre ego est vacuité,
que tous nos objets de désir n’ont pas non plus
de substance propre, en tous les cas ils ne sont pas satisfaisants.
Passer son temps autrement dit à courir dans un devenir
après les objets de désir…"
"Ca
ne sert à rien"
"…n’est
pas satisfaisant et ne peut pas combler profondément
un être humain. A partir de là peut apparaître
un certain type de désir qui est particulier mais qui
est le désir d’éveil, qui est le désir
de pratiquer la Voie et à partir de là se développe
une conscience éveillée, une conscience de l’interdépendance,
pas seulement l’interdépendance personnelle,
celle dont on vient de parler, mais l’interdépendance
avec tous les êtres et du coup la motivation qui va
conditionner notre propre devenir va être celle de la
compassion, celle du souhait de Bodhisattva de partager
cette conscience éveillée avec tous les êtres,
d’aider les autres à se libérer de la
souffrance, et à ce moment là la roue de la
vie va tourner non pas par suite des conditionnements liés
à notre karma, à nos désirs
et à nos attachements, mais va être une roue
de la vie qui va tourner par la motivation des vœux de
Bodhisattva de résoudre la souffrance, d’aider
les êtres à s’éveiller et finalement
ça va être la roue de la vie éveillée.
Et
alors ce qui est important de comprendre c’est que le
Bouddha avait enseigné cette vision des douze
causes interdépendantes à des gens qui avaient
le souci principalement de sortir le plus vite possible du
samsara de ce monde conditionné, mais il
enseignait aussi en même temps la compassion et finalement
par la suite à travers le courant du Mahayana
on a mis beaucoup plus l’accent sur la nécessité
de rester dans le monde donc de ne pas être pressé
de sortir de cette roue des conditionnements mais comme je
l’ai dit juste précédemment, de la faire
tourner autrement à partir de la Foi, de l’énergie
des vœux. Non pas pour gagner un nirvana qui
serait une extinction de ce mouvement, mais pour pratiquer
un nirvana vivant, c’est à dire une
vie libérée des liens, mais tout en restant
en contact avec les phénomènes et il est tout
à fait possible si on observe bien comment fonctionnent
ces conditionnements, de fonctionner à l’intérieur
de ces enchaînements".
"Et
d’inverser le processus tout simplement".
"C’est
que chacun des maillons peut être un anneau d’éveil.
Prendre conscience de ses désirs et puis les sublimer
dans des désirs plus profonds, plus nobles, plus altruistes,
par exemple, est une cause d’éveil, prendre conscience
de son corps et de son esprit ici et maintenant ça
va être aussi la possibilité de réaliser
que ce corps et cet esprit c’est aussi le lieu de la
pratique de l’éveil et prendre soin de ce corps
comme notre dojo est notre lieu de réalisation
de la Voie et non pas simplement comme le siège des
conditionnements et des attachements. Chacun peut le considérer
comme une occasion de s’éveiller".
"Ainsi
ils ne deviennent plus un moyen de fuite finalement du monde
parce que quelque part on peut vouloir fuir le monde en se
disant ça y est je les ai compris, je m’en libère,
mais au contraire un moyen d’intégrer profondément
et de vivre dans le monde et avec les autres".
"C’est
ça, de vivre dans ce samsara avec une conscience
libérée des attachements, et dans tous les cas
plus libre attachements que si nous n’étions
pas dans cette Voie du Bouddha".
"Tout
est conditionné, même la conscience et même
le libre arbitre d’une certaine façon".
"Oui
bien sûr mais si on prend conscience que même
le libre arbitre s’inscrit dans un certain nombre de
conditions, on peut inscrire notre liberté dans les
phénomènes. On n’est pas libre de faire
n’importe quoi mais il est possible dans certaines conditions
données qui sont nos conditions personnelles et les
conditions des milieux dans lesquels on est, si on développe
une conscience justement de comment ça fonctionne et
si on est motivé par autre chose que par notre ego,
il est possible de faire tourner cette roue de la vie autrement
et c’est ça que finalement le Bouddhisme du Mahayana
et notamment la pratique du Zen nous invitent à
pratiquer".
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