Lundi
28 avril 2003 : garder l’esprit d’éveil
Dans
chaque dojo, il doit y avoir une règle qui indique comment
pratiquer ensemble. Maître Deshimaru avait établi
une telle règle qui est maintenant affichée au dojo.
Ce soir je voudrais vous parler de celle que Maître Dõgen
avait établie au Japon lorsqu’il créa le premier
dojo zen au Japon, six années après son retour de
Chine. C’était le dojo de Kõsho Ji
à Uji et ses règles s’appellent Jûkundo
shiki, ce qui signifie les règles du
dojo des gros nuages : les nuages, cela évoque les
moines zen qui sont habituellement appelés unsui.
"un" ce sont les nuages, les moines zen sont
comme les nuages et l’eau, "sui" c’est
à dire qu’ils ont un esprit fluide, ils ne demeurent
sur rien, tout à fait comme l’esprit en zazen.
Shiki, c’est la règle. Maître Dõgen
commence par dire : "Les personnes qui cherchent la vérité
et qui rejettent les honneurs et les profits peuvent entrer dans
ce dojo".
A
l’époque il y avait de nombreux moines qui devenaient
moine car ils étaient en réalité en quête
d’honneurs et de profits et ainsi cherchaient à faire
carrière dans l’ordre monastique. Cela paraît
être un danger relativement lointain pour nous mais en réalité,
il faut toujours y faire attention car même si l’on
ne vient pas pour cela au dojo, au bout d’un moment on peut
devenir attaché à ses fonctions, ses positions. Lorsque
l’on vient au dojo, il ne faut pas venir pour occuper une
position spéciale mais seulement pour pratiquer zazen,
seulement avec l’esprit qui recherche la vérité,
qui recherche à s’éveiller à cette vérité.
C’est ce que l’on appelle le bodaïshin
, l’esprit d’éveil, parfois on dit esprit du
Bouddha. C’est le fait d’avoir confiance qu’il
y a en chacun la vérité de l’existence que nous
menons et qu’il nous appartient de découvrir cette
vérité. Ainsi, en nous libérant des illusions
qui nous entravent, on peut devenir véritablement libre en
s’harmonisant avec cette vérité. C’est
le sens premier de notre pratique et la raison d’être
d’un dojo.
Même si, dans un dojo se développent des relations
amicales, une atmosphère conviviale que tout le monde évidemment
aime et souhaite, nous ne devons jamais oublier la raison profonde
pour laquelle nous y venons. Ce n’est pas pour retrouver des
amis mais seulement et fondamentalement pour rechercher la voie.
Que se développent des amitiés spirituelles, c’est
normal mais il faut toujours revenir à cet esprit d’éveil,
pratiquer à partir de lui sans perdre de temps.
Dõgen continue en disant : "Nous ne devrions
pas négligemment admettre dans le dojo ceux qui manquent
de sincérité". C’est-à-dire
ceux qui viennent poussés par des motivations impures tels
que se faire des relations et tirer quelques bénéfices
de ce qui est présent dans le dojo. A l’époque
de Dõgen c’était le risque de voir
des moines rechercher le gîte et le couvert pour éviter
d’être des "SDF" comme on dirait aujourd’hui.
Il continue: "Si quelqu’un a été admis
par erreur (admis cela veut dire hébergé, c’était
un monastère et non pas un dojo où on vient le soir
comme ici) après mûres considérations, on doit
faire en sorte que cette personne s’en aille. Rappelez-vous,
lorsque l’esprit d’éveil apparaît, toute
recherche d’honneur ou de profit s’évapore immédiatement".
La chose essentielle n’est pas de combattre l’esprit
qui recherche les honneurs ou les profits mais de retrouver le véritable
esprit d’éveil, la véritable motivation. De
ce fait, toutes les mauvaises motivations, les illusions s’en
iront automatiquement. C’est pourquoi même si on pratique
régulièrement depuis longtemps, il est bon de se rappeler
constamment pourquoi on est là.
Dõgen poursuit en disant : "En général
dans tous les milliards de mondes, il y a très peu d’exemples
de lieux où la transmission juste et traditionnelle se passe.
Mais dans notre pays, le Japon du treizième siècle,
ce lieu, ce dojo sera perçu comme la source originelle de
la transmission. Alors ayons de la compassion pour les générations
futures et prenons grand soin du présent". C’est-à-dire
faire en sorte que notre pratique présente dans ce dojo
(et ceci est valable pour ici et maintenant à Nice) permette
à des racines profondes de s’établir, ainsi
une pratique authentique pourra continuer à se transmettre
à partir de notre pratique et au-delà de nous.
L’année dernière, j’ai participé
à une cérémonie au Musée des Arts Asiatiques
de Nice pour la plantation d’un arbre de l’éveil,
c’était une bouture de l’arbre originel sous
lequel Bouddha Shakamuni avait réalisé l’éveil.
A l’époque, on se réjouissait de la plantation
de cet arbre. Il se trouve qu’un an après, il n’a
pas survécu. A l’époque, j’avais dit que
le plus important n’est pas de planter un arbre mais d’enraciner
la pratique dans la vie de chacun. Le véritable arbre de
l’éveil, c’est la posture de zazen elle-même
qui est comme un arbre étiré entre ciel et terre mais
qui est bien plus qu’un arbre car la pratique de la posture
est elle-même l’éveil.
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