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Comment peut-on expérimenter le processus de la renaissance ?

 

"Le Bouddha a parlé de renaissance. Comment peut-on expérimenter le processus de la renaissance ?"

"Ici et maintenant, à chaque instant, nous renaissons. D'un instant à l'autre, d'un état de conscience à l'autre nous sommes à la fois le même et en même temps un autre. Dans le zen c'est cela qui est important, c'est comment on s'incarne, comment on naît et on meurt à chaque instant. Dans l'impermanence de chaque instant le temps est discontinu ; ici et maintenant il y a un nouveau ici et maintenant. Chaque nouvel ici et maintenant est l'occasion d'une nouvelle naissance. Comment être à chaque instant, c'est le point important de la pratique du zen. Mais pour ce qui est du Bouddha, quand il parlait de renaissance, il faisait allusion à la vision qu'il a eu dans la nuit où il a réalisé l'éveil, de toute ses vies antérieures et pas seulement les siennes mais aussi de tous les êtres vivants, avec la vision que chacun renaît en fonction de son karma passé. Pour lui ce n'était pas une croyance, il en a eu une vision claire.

Pour nous, si l'on n'a pas eu cette expérience-là, on peut éventuellement se contenter de faire confiance à l'enseignement du Bouddha (car on peut vérifier tout ce qu'il enseigne par ailleurs, alors on peut se dire que cela aussi doit être vrai) mais ce n'est pas nécessaire, en ce sens que le Bouddha n'obligeait pas du tout ces disciples à croire ce qu'il disait. Il invitait chacun à faire l'expérience par lui-même. Il se trouve que pour lui et pour ses disciples, l'expérience, la vision de vies antérieures était quelque chose d'assez commun. Du coup la compréhension du fait que l'on renaît en fonction de son karma passé, pour lui et ses proches disciples qui avaient cette vision à travers leur concentration profonde, ne consistait pas du tout à adhérer à un système de pensée ou à une croyance ; pour eux c'était une évidence.

Pour nous ça l'est moins. C'est aussi une question d'environnement culturel. Maître Deshimaru n'a jamais insisté pour que l'on adopte ce point de vue là. Il nous a toujours davantage incité à voir comment nous transmigrons à cause de nos attachements, de nos illusions, de notre ego, dans cette vie-ci d'instant en instant. C'est là-dessus que les pratiquants du zen se concentrent. Le fait est qu'on peut observer les effets de notre karma dans cette vie même.

Mais il y a certains effets qui ne se manifestent pas dans cette vie ; d'autre part il y a des choses qui nous arrivent, ou qui arrivent à d'autres personnes, qui demeurent incompréhensibles par les seuls événements qui se sont déroulés depuis notre naissance. C'est en particulier le cas de gens qui souffrent de graves infirmités, de graves handicaps, qui ont des souffrances très jeunes, lesquels ne paraissent pas du tout justifiés par leur karma. Un enfant qui tombe gravement malade et décède prématurément n'a pas eu le temps de commettre des actions négatives susceptibles d'entraîner un karma qui justifierait cette mort prématurée. Ou bien on se dit : "C'est comme cela, c'est dû au hasard, à la malchance" et cette vision est assez désespérante, car elle n'aide pas du tout à comprendre le sens des événements et n'aide pas à s'éveiller. Ou bien on décide, même si l'on n'a pas l'expérience par soi-même du cycle des renaissances reliées aux effets du karma passé, qu'on adopte malgré tout ce point de vue - un peu comme le pari de Pascal - et on a un point de vue qui permet d'éclairer ce qui se passe et de mieux comprendre.

On ne peut pas en être tout à fait sûr puisque l'on ne l'a pas expérimenté ; et encore une fois, ni Maître Deshimaru ni le Bouddha n'ont obligé qui que ce soit à adopter une croyance ; ils nous incitaient à en faire l'expérience par nous-mêmes. Néanmoins si l'on se place de ce point de vue, cela donne un éclairage qui permet de mieux comprendre la vie présente, de mieux comprendre certains types de souffrance, de mieux les accepter. Du coup cela devient une aide pour progresser dans la voie.

Alors personnellement je pense qu'il vaut mieux adopter cette vision là, mais ce n'est pas une nécessité. En réalité dans ma vie quotidienne je ne pense pas du tout en termes de karma passé ; la seule chose qui me concerne vraiment c'est comment vivre chaque jour, comment chaque matin est une sorte de nouvelle naissance, comment ne pas être dans la répétition de vieux conditionnements passés, comment créer sa vie complètement neuve chaque jour à partir de la pratique de zazen. C'est cela l'essentiel. Les renaissances dues au karma passé sont un peu comme l'arrière-plan, le décor de notre existence présente, ce n'est pas ce qui est central. Ce qui est important c'est comment on joue ici et maintenant la pièce de notre vie. L'important, c'est comment transformer ce que l'on a hérité du passé. Même si cet héritage n'est pas clair, même si l'on n'est pas conscient de tout ce que l'on hérite du passé, il est clair que l'on ne naît pas dans cette vie complètement indemne de tout conditionnement ; et les seuls conditionnements reçus depuis notre naissance, notre éducation, la société, nos gestes, n'expliquent pas tout.

Même si l'on ne peut pas avoir cette vision du Bouddha, simplement se concentrer ici et maintenant sur comment transformer ce qui nous constitue, ce qui nous conditionne, c'est la pratique de zazen. Il n'est pas besoin d'aller investiguer dans le passé. D'ailleurs le Bouddha a déconseillé complètement à ses disciples d'investiguer les vies passées. Parce que ce qui est important n'est pas de chercher à savoir ce que l'on a pu vivre dans une vie antérieure, de quoi on est mort, comme certains qui disent : "Ah, oui, si j'ai des douleurs dans le dos c'est parce que j'ai dû me faire poignarder dans une vie antérieure" ; cela devient encore un attachement, cela fait encore un karma supplémentaire. Le Bouddha l'a déconseillé complètement, c'est un obstacle à l'éveil que de tourner son attention vers les vies passées. Beaucoup de gens sont très attachés à des régressions dans des vies antérieures et c'est une perte de temps.

Selon l'enseignement du Bouddha, nous sommes complètement responsables de nos actes et nos actes ont forcément des effets ; pas seulement les actes avec le corps mais aussi les actes de pensée, les intentions, les paroles. C'est cela que le Bouddha retient de sa vision du cycle de renaissances. C'est le principe qui est important : comprendre que notre façon de penser ici et maintenant a des effets karmiques, même si c'est d'une façon très intime que personne d'autre que soi-même ne peut comprendre. Une illusion est de croire : "Mes pensées sont secrètes, alors je peux me dire qu'elles ne font de mal à personne" ; mais ce n'est pas vrai.

Si ce sont des pensées intentionnelles, par exemple la pensée de se venger de quelqu'un, des pensées agressives, des pensées malveillantes, même si l'on reste poli et que finalement on ne fait rien, on n'agit pas, néanmoins ces pensées ont des effets.

Les paroles n'en parlons pas! On sait très bien dans cette Sangha l'effet karmique de nos paroles, on sait très bien comment cela crée de la souffrance et comment cette souffrance nous revient, comment on n'est pas indemne des effets de nos paroles. Les actes c'est la même chose.

Cela veut dire que ce qui est important, c'est vraiment d'avoir cette conscience éveillée à chaque instant que ce que nous faisons a des effets et que nous sommes responsables de notre vie. Et pas seulement de la nôtre car par l'effet de l'interdépendance nous fabriquons à travers nos actes et nos pensées le monde dans lequel nous vivons ; le monde tel qu'il est produit par les humains à travers leur conscience, leurs paroles, leurs actions et leur karma pas clair. Quand on pratique zazen on s'efforce justement de recréer le monde, de recréer notre vie chaque jour à partir de zazen. Donc de renaître à partir de zazen.