"Je voudrais savoir quelle était
la position du zen par rapport aux sectes et surtout
si on pouvait assimiler le zen à une secte
?"
"Le mot secte à deux sens. Ca veut dire à
la fois une branche, une branche qui est séparée
du tronc, donc quelque chose d'un peu en marge, à
part. D'autre part, ça veut dire séparé
au sens où on entre dans une secte et où on
se trouve coupé des phénomènes, du
social, de la famille. On tombe sous l'emprise d'une idéologie,
sous l'emprise d'un gourou qui aura tendance à
vouloir utiliser la dévotion, la croyance de ses
disciples parce qu'il n'est pas clair lui-même. Au
lieu de libérer les gens, il a besoin de les attirer
de les garder sous son emprise.
Alors dans ce deuxième sens le zen n'est
pas du tout une secte. Même quand vous recevez l'ordination,
même si vous faites sanpai devant votre famille,
on n'a jamais dit que vous devez abandonner votre femme
et vos enfants, vous isoler du monde, quitter votre travail.
L'idéal du zen, c'est que nous soyons tous
des bodhisattva, même et surtout si nous
sommes moine ou nonne. Donc, nous ne sommes pas séparés
du social, de tous les êtres. On continue à
vivre dans le social mais avec un esprit différent.
Pour ce qui est de secte au sens de branche, Maître
Dogen disait que ceux qui parlaient de secte
zen étaient des démons simplement
parce que pour lui le Dharma, l'enseignement qu'il
transmettait n'était pas le zen mais butsudo,
la Voie de Bouddha. C'est-à-dire l'essence
de l'expérience du Bouddha, le véritable
zazen de Bouddha, shikantaza,
pas un zazen déformé par la pratique
des koan ou par la récitation du nembutsu,
des mantra, ou encore par le zen avide
courant après l'illumination. Il enseignait le zazen
qui est en soi la véritable liberté, la vraie
libération. C'est ça que veut dire butsudo,
la Voie de Bouddha.
Il rappelle souvent que l'on a commencé à
parler de secte zen en Chine deux siècles
après Bodhidharma parce que les chinois
ont vu que Bodhidharma et ses disciples pratiquaient
la posture assise de zazen et en Inde ça
s'appelait dhyana. Alors ils ont sinisé
le terme et l'ont prononcé "chan"
(puis "zen" au Japon). Mais Bodhidharma
n'est pas venu apporter le dhyana en Chine comme
une technique spéciale. Il a amené l'essence
de la pratique de Bouddha. C'est après que
l'on a parlé de chan et de zen.
Lui ne disait pas qu'il enseignait quelque chose de spécial,
une technique. Quand on lui a demandé pourquoi il
était venu en Chine, il a répondu qu'il était
venu pour apporter le véritable Dharma de
Bouddha et aider tous les êtres qui souffrent dans
leurs illusions.
Il a écrit un poème à ce sujet :
"Une fleur s'ouvre en cinq pétales. Le fruit
de cette éclosion est un devenir naturel".
Après des moines stupides ont interprétés
ce poème en pensant que les cinq pétales représentaient
les cinq écoles du zen en Chine. C'est complètement
idiot. Ce poème exprime la simultanéité
de la pratique et de l'éveil. Au moment où
la fleur ouvre ses cinq pétales, elle devient la
fleur. Au moment où un moine s'asseoit en zazen
avec son kesa et pratique sans rien attendre, sans
objet, alors ce zazen shikantaza devient
l'éveil du Bouddha. Tout de suite, au-delà
des sectes.
Maître Deshimaru disait lui aussi qu'en
venant en Europe, il n'était pas venu apporter une
nouvelle religion (il ne parlait pas de secte mais de religion)
mais pour permettre aux européens de retrouver une
véritable dimension spirituelle, pour les aider à
résoudre la crise de leur civilisation en revenant
à la racine de l'esprit religieux. Non seulement
au-delà des sectes mais au-delà de toutes
les religions. C'est pour ça que parmi ses disciples
et encore maintenant il y a des gens de toutes obédiences,
de toutes croyances et des incroyants.