Maitre Taisen Deshimaru au château de la Gendronnière

Maître Taisen Deshimaru

Né à Saga d’une ancienne famille de samouraïs, Taisen Deshimaru (1914-1982)fut dès son enfance profondément marqué par la grande dévotion de sa mère qui était bouddhiste. Il ressentit douloureusement l’opposition entre l’idéal religieux de cette dernière et le monde matérialiste de son père qui, homme d’affaire, le destinait à une carrière dans le commerce. Il voulait résoudre ce conflit et espérait trouver la paix intérieure dans la religion. Le bouddhisme que pratiquait sa mère ne le satisfaisait pas. Il ne se contenta pas non plus de sa longue étude de la Bible sous la direction d’un pasteur protestant. A la fin, il se détourna du christianisme qui d’abord l’avait vivement attiré, mais auquel, à ses yeux, manquait la dimension d’une pratique corporelle.

A vingt ans, Taisen Deshimaru entama des études économiques. Déçu de l’éducation moderne qui négligeait complètement la dimension spirituelle, toujours à la recherche du vrai sens de la vie, il entra en contact avec les enseignements du zen Rinzai. Lors d’une mémorable sesshin dans le temple de Engaku-ji, au cours d’un long zazen, un moine à moitié endormi le frappa d’un coup de kyosaku sur la tête. Alors, impétueux, Deshimaru lui arracha le bâton et lui administra une volée de coups en criant : « Ce n’est pas cela le zen ! ». Après quoi il se rendit dans la chambre du maître et lui dit : « Je n’aime pas le zen, je veux partir ! ». Alors survint le moine bâtonné qui se plaignit avec véhémence du scandale provoqué dans le dojo. Le maître éclata de rire : « C’est cela le vrai zen ! ».

Finalement, sa quête le mena auprès de Kodo Sawaki. Lorsqu’il s’approcha du maître, celui-ci, assis en zazen, sans se retourner, sans même lever les yeux, lui dit : « J’attendais votre visite avec impatience ».
Deshimaru s’inclina et dès ce moment il devint le disciple de Kodo Sawaki qu’il suivit fidèlement tout en continuant sa vie dans la société.

Au bout de quelques années, ressentant de plus en plus les limitations d’une vie de routine vide de sens, et en même temps impressionné par la grande liberté de son maître, il lui demanda l’ordination de moine. Alors, Kodo Sawaki lui dit : « Je comprends ta demande. Mais il vaudrait mieux que tu continue une vie active dans le social, tout en poursuivant la pratique de zazen. Moi, je veillerai à faire de toi un grand moine. Selon moi, dans la plupart des communautés religieuses, on se contente de lire et de réciter bêtement les sutra dans une léthargie paresseuse ; les moines concentrent toute l’activité de leur esprit sur une réalité superficielle. Chez celui qui s’est fait moine, l’absence du sentiment de mujo constitue une impardonnable souillure de l’esprit. Car ne s’est-il pas fait moine afin de se détacher des Trois Mondes et de comprendre la nature éphémère de notre univers ? En vivant dans un temple, il doit accepter une existence où les liens de l’amour et des devoirs ont été tranchés et où le juste et l’injuste sont devenus insignifiants.
Ces « moines » méprisent la pratique, ne font pas zazen et n’atteignent donc jamais le satori. Toutes leur journée se passe en futiles bavardages, quand ils ne sont pas requis par le service du temple qu’ils exécutent mécaniquement. S’encrassant dans la routine, ils vivent comme des ivrognes et mourront comme des rêveurs. Tout ce qu’ils recherchent est une vie paisible et sans soucis. Quand donc ouvriront-ils les yeux ? ».

Parallèlement à ses activités sociales et familiales, Deshimaru continua à pratiquer zazen assidûment auprès de son maître soit au temple de Soji-ji où Kodo Sawaki avait été nommé responsable du dojo, soit au cours de différentes sesshin à travers le pays. C’est seulement quand le Japon et les États-Unis entrèrent en guerre que les circonstances obligèrent le maître et le disciple à se séparer. « Nous perdrons certainement la guerre, dit Kodo Sawaki. Peut-être est-ce la dernière fois que nous nous voyons. Quoi qu’il en soit, aime toute l’humanité sans distinction de race et de croyances. »

Réformé de l’armée, il dut remplir diverses fonctions administratives dans le sud-est asiatique. Plusieurs fois il échappa de justesse à la mort : un jour il devait se rendre en Indonésie, à bord d’un cargo qui faisait partie d’un convoi escorté par des destroyers. Dès que le convoi fut sorti des eaux territoriales japonaises, il fut attaqué par des sous-marins américains : c’était d’autant plus inquiétant que ce cargo transportait de la dynamite. De tous côtés les navires explosaient et lorsqu’une torpille frôlait le bateau, des membres de l’équipage paniqués plongeaient par dessus bord. Pénétré de l’enseignement de son maître, Deshimaru s’assit sur une des caisses du chargement et fit zazen, un zazen d’une remarquable intensité, se souviendra-t-il par la suite. La guerre et les situations insensées auxquelles il fut confronté lui donnèrent l’occasion de mettre en pratique l’idéal du bodhisattva dans un monde de folie et de violence.
De retour dans un Japon dévasté par la guerre, Deshimaru reprit une activité d’homme d’affaire et continua à pratiquer le zen avec Kodo Sawaki. Son activité professionnelle lui valut des succès, mais aussi des déboires importants, tandis que sa pratique constante s’approfondissait. Au cours de ces années, peu à peu, se réalisa en lui la synthèse des contradictions entre le matériel et le spirituel qui l’avaient tourmenté dans sa jeunesse.

En novembre 1965, Maître Kodo Sawaki, peu avant sa mort, appela Deshimaru et lui dit : « Deshimaru, je sens que je vais bientôt mourir. Que vas-tu faire alors ? Il faut que tu prennes ma suite et que tu transmettes l’enseignement de Bodhidharma. Maintenant, je te donne l’ordination de moine. Le bouddhisme au Japon a perdu sa vigueur. Il faut que la graine du vrai zen soit transplantée dans une terre nouvelle. J’aimerais que tu apportes le véritable enseignement de Bouddha en Occident. »

Après avoir enterré les cendres de son maître, Deshimaru resta en zazen pendant quarante-neuf jours. Subitement, son vœu de devenir moine s’était réalisé. Mais les dernières paroles de son maître restaient pour lui un koan qui le tourmenta pendant deux ans.

En 1967, la solution apparut lorsqu’un groupe macrobiotique, visitant le Japon, fit sa connaissance puis l’invita en France. Considérant cette invitation comme le moyen de réaliser le vœu de Kodo Sawaki, il confia à son fils la responsabilité de la famille, régla ses affaires et s’embarqua pour l’Europe. En juillet de l’année 1967, après un long voyage par le Transsibérien, Taisen Deshimaru arrive à Paris, gare du Nord : un simple moine zen, sans argent, ne parlant pas français. Il porte avec lui le kesa remis par Kodo Sawaki ainsi que ses carnets de note. Taisen Deshimaru a cinquante-trois ans. Hébergé dans l’arrière-boutique d’un magasin diététique, il pratique zazen tous les jours, et gagne sa modeste subsistance en donnant des massages shiatsu. A ses visiteurs il offre des poèmes calligraphiés. Comme Ryokan, comme Kodo Sawaki, il mène la vie simple d’un moine zen, et tient des conférences ici et là.

Le zen n’était alors connu en Europe que par une minorité d’intellectuels. Les livres du professeur D.T. Suzuki et des orientalistes occidentaux en avaient diffusé une image séduisante mais totalement éloignée de sa pratique réelle. Incitant à la pratique du zen, c’est-à-dire zazen, Maître Deshimaru bousculait une image établie par ceux qui prétendaient connaître le zen. Celui-ci leur servait de jeu intellectuel sans profondeur.

Cependant, soutenu par sa profonde foi en la pratique de zazen, et agissant à partir d’elle, il poursuivit son chemin sans s’inquiéter. Bien qu’il eût toujours suivi exactement la tradition des grands maîtres du zen, il sut rendre cet enseignement accessible à l’esprit occidental. Impressionnées, de plus en plus de personnes pratiquaient zazen avec lui. Son dojo fut déplacé dans un plus grand espace. Bientôt il dirigea les premières sesshin et commença à donner des ordinations de moine et de bodhisattva.

Son activité ne se limitait pas à l’enseignement dans le dojo. Il avait un profond désir d’aider l’homme de la civilisation actuelle, dont il percevait le déséquilibre, et de lui faire réaliser par zazen une compréhension plus approfondie de lui-même et de sa vie. Avec l’aide de ses disciples devenus de plus en plus nombreux, il créa plus de cent dojo en Europe. A partir de ses enseignements, des textes zen fondamentaux tels le Shin jin mei, l’Hokyo zanmai et le Shodoka furent publiés.

Il fonda le temple de la Gendronnière, le plus grand dojo zen en Occident. Les sesshin d’été, dont la tradition remonte jusqu’à Bouddha Shakyamuni, ont permis au cours du temps à des milliers de participants de faire l’expérience de l’authentique pratique du zen.

En même temps, l’organisation de toutes ces activités permit à Maître Deshimaru d’éduquer ses proches disciples. Son enseignement était très concret et enraciné dans les situations de la vie quotidienne. Comme les anciens maîtres chinois, il confrontait ses disciples avec des koan vivants. Il disait souvent : « Ne faites pas de séparation entre le spirituel et le matériel. Vous devez embrasser les contradictions. » Son énergie et son dynamisme étaient tellement forts que ses proches disciples avaient du mal à suivre son rythme. Il n’était pas rare d’être appelé à ses côtés en pleine nuit. Il souhaitait que, en dehors des sesshin et de la pratique quotidienne de zazen, ses disciples aient une vie sociale, tout comme Maître Kodo Sawaki l’avait exigé de lui.

Reconnu par les temples principaux du zen soto au Japon, Maître Deshimaru fut nommé Kaikyosokan (responsable de l’enseignement du zen) pour toute l’Europe. Lors de cet événement il dut revêtir un somptueux habit rouge de moine que, la cérémonie terminée, il ne porta plus jamais ; comme Kodo Sawaki et Dogen, il préférait sa simple robe de moine. Au Japon, on l’appela « le Bodhidharma des temps modernes ». Par ses disciples, il se faisait simplement appeler « sensei » (l’ancien).

Dans ses dernières années, de plus en plus conscient de l’impermanence, mujo, Maître Deshimaru intensifia encore ses activités. Il travailla inlassablement, sans s’offrir de repos. Il disait parfois : « Ma vie sera peut-être brève, mais au moins elle n’aura pas été égoïste. » Au début de l’année 1982, il tombe malade, ce qui ne l’empêche pas de pratiquer zazen chaque jours avec ses disciples. Au printemps, il quitte la France pour le Japon. Ses dernières paroles sont les mêmes que celles qu’il prononçait avant chaque départ : « Please, continue zazen. »

Quelques jours après, le 30 avril 1982, Maître Deshimaru mourut à Tokyo. Pendant quarante-neuf jours de suite, ses disciples pratiquèrent zazen sans interruption dans le silence total. Il légua à ses proches disciples l’essence du zen, zazen, qu’ils transmettent maintenant à leur tour. Comme Bodhidharma, il y a mille quatre cents ans, avait apporté le zen de l’Inde en Chine, comme Dogen, il y a sept cents ans, l’avait introduit au Japon, Maître Deshimaru a transmis l’essence de l’enseignement du Bouddha en Europe.
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Maitre Roland Yuno Rech

Maître Roland Yuno Rech

Né en 1944, il est diplômé de l’Institut des Sciences Politiques de Paris et du DESS de Sciences Humaines Cliniques de l’Université de Paris VII. A l’issue d’un voyage autour du monde, il découvre la pratique du zen dans un temple de Kyoto et décide de rentrer en France pour suivre l’enseignement de Maître Deshimaru dont il fut le disciple de 1972 à 1982 (décès de Maître Deshimaru).

Suivant les recommandations de celui-ci, il avait repris une activité de cadre dans l’industrie qui fut pour lui l’occasion d’expérimenter la pratique du zen dans la vie quotidienne, économique et sociale. A la mort de son Maître en 1982, il se consacre principalement à la pratique et l’enseignement du zen au sein de l’Association Zen Internationale dont il fut le président jusqu’en 1994.

En 1984, Maître Niwa Rempo Zenji, supérieur du temple de Eihei-ji et représentant la plus haute autorité du zen au Japon, authentifia la mission de Maître Deshimaru en remettant la transmission du Dharma (Shiho) à trois de ses plus anciens disciples, dont Roland Yuno Rech.

Il est à présent Vice Président de l’Association Zen Internationale et de l’Union Bouddhiste de France. Il est le responsable spirituel de l’Association Bouddhiste Zen d’Europe (ABZE) et enseigne au Temple zen de Nice (Gyo Butsu Ji). Il dirige des retraites en France, à l’étranger ainsi qu’au temple de la Gendronnière et dans les sesshin organisées par les dojo de l’AZI et de l’ABZE.

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