Le sutra du diamant

Sesshin de Pégomas, novembre 2000

Premier jour – zazen de 7 heures

Au cours de cette sesshin je vous présenterai un enseignement essentiel du Bouddhisme Mahayana qui est le « sutra du diamant.

Il a été composé 700 ans environ après la mort de Bouddha soit deux siècles après J.C. Il exprime l’essence de l’enseignement du Bouddha. L’auteur l’a présenté comme étant prononcé par Bouddha lui-même, par Shakyamuni. Il commence, comme tous les grands sutra par la description de la scène, les circonstances dans lesquelles l’enseignement a été donné. Il commence par ces paroles : « Un jour j’ai entendu cela… » (Ananda est le narrateur).


Bouddha demeurait à Shravasti dans le bosquet de Jetta. A cette époque les moines se rassemblaient dans des jardins qui étaient mis à leur disposition par des bienfaiteurs. Le Bouddha se trouvait là avec une assemblée de 4500 moines et bodhisattvas.

Le matin tôt il avait revêtu son kesa et fait sa tournée d’aumônes. Après avoir pris son repas il s’assit les jambes croisées, le dos bien droit, son attention placée devant lui. Avant de faire un sermon Bouddha s’asseyait ainsi. Son sermon était l’expression directe de son expérience de zazen, de l’esprit réalisé en zazen. C’est cet enseignement que nous écouterons pendant la sesshin pour nous guider dans notre pratique.

Premier jour – zazen de 11 heures

L’esprit qui observe la vacuité est comme un diamant. Il n’a pas de couleur propre. Il prend la couleur de son environnement. Il concentre la lumière mais surtout, il a la capacité de trancher toute chose. D’où le titre du Sutra du diamant qualifié d’enseignement de Bouddha qui a le pouvoir de trancher toutes les illusions, toutes les causes de souffrance que nous fabriquons nous même par nos attachements, notre vision limitée.

Cet enseignement a la forme d’un mondo, d’un dialogue avec un disciple du Bouddha qui se nomme Subhûti. Tous les disciples du Bouddha sont autour de lui et Subhûti se lève, couvre son épaule gauche avec le kesa, s’incline devant le Bouddha et lui pose sa question : « C’est absolument merveilleux, combien de bodhisattva, combien de grands êtres ont été aidés par le Bouddha, par l’aide la plus élevée. Dites-nous s’il vous plait comment un disciple qui s’est engagé dans la voie du bodhisattva, devrait-il pratiquer ? Comment devrait-il progresser ? Comment devrait-il contrôler ses pensées ? »

Ici, dans ce dojo, beaucoup d’entre nous avons reçu l’ordination de bodhisattva. Nous sommes montés dans ce véhicule de bodhisattva. Bodhisattva littéralement veut dire, un être d’éveil. Le bodhisattva est celui qui fait le vœu de consacrer toute sa vie, toute son énergie à la réalisation de l’éveil pour aider les êtres qui souffrent. Pas pour s’évader du monde mais pour y être utile au bien être de tous les êtres. C’est pour cela aussi qu’ils sont appelés de grands êtres : Mahasatva. Maha veut dire grand, saint, illimité.

La pratique du bodhisattva n’est pas limitée à lui-même ; il ne recherche pas le salut pour lui-même. Il aide à résoudre les souffrances qu’il rencontre pour pouvoir mieux aider les autres à faire de même. La motivation d’un bodhisattva, le sens de sa vie, est la grande compassion qui inclut les autres et soi-même, en ne créant pas de séparation, d’opposition entre soi et les autres. Comprendre qu’il ne peut pas y avoir d’opposition fait partie de l’éveil de bodhisattva qui existe déjà dans la décision de s’engager sur cette voie.

Le véhicule des bodhisattvas est un des trois véhicules du bouddhisme. Les trois véhicules permettent à chacun de réaliser la libération.

Le véhicule des auditeurs où les pratiquants ont pour but de devenir des Arrhats, des êtres libérés du cycle des renaissances en pratiquant les quatre nobles vérités, spécialement l’octuple sentier dans le but de se perfectionner soi-même et accumuler toutes sortes de mérites.

Le deuxième véhicule est le Pratyekabuddha, celui des pratiquants solitaires qui ne nous transmettent pas leur éveil.

Enfin celui des bodhisattvas est le véhicule où l’on ne se préoccupe pas d’accumuler des mérites. Les mérites de la pratique sont immédiatement adressés aux autres. On ne se préoccupe pas non plus d’atteindre rapidement le nirvana, c’est-à-dire de sortir du cycle des renaissances, non pas parce que l’on reste attaché au monde mais parce que l’on se sent solidaire de tous les êtres.

Alors le Bouddha accueille la question de Subhûti et lui dit : « Ecoute bien, je vais te répondre… »

Premier jour – zazen de 16 h 30

Comment pratiquer la voie du Bouddha, comment pratiquer lorsque le sens de notre vie est devenu de réaliser l’éveil avec tous les êtres, pour aider tous les êtres ? C’est la question de Subhûti au Bouddha Shakyamuni. Evidemment, c’est aussi notre question, si l’on a réellement fait ce vœu que l’on répète après le zazen du matin : « Shu jo muhen seigan do. Aussi nombreux que soient les êtres, je fais le vœu de les sauver tous ».

Le Bouddha répond à Subhûti : « Celui qui a pris le véhicule du bodhisattva doit penser de cette manière : Aussi nombreux que soient les êtres, dans tout l’univers, aussi bien ceux qui sont nés à partir d’un œuf, ceux qui sont nés à partir d’une matrice, ceux qui sont nés à partir d’une moisissure, ou bien même ceux qui sont nés miraculeusement, ceux qui sont dotés d’une forme mais également ceux qui n’ont pas de forme, c’est-à-dire les esprits, ceux qui sont dotés de perceptions ou sans perceptions, et aussi nombreux que soient les formes d’être concevables, je dois tous les conduire au nirvana ultime, qui ne laisse pas de trace. Et cependant, aussi nombreux que soient les êtres qui sont ou qui seront ainsi conduits au nirvana, aucun être n’a été conduit au nirvana.
Pourquoi ? Si un bodhisattva conserve la notion d’un être, il ne peut pas être appelé un bodhisattva, on ne peut pas appeler un être d’éveil, un bodhisattva, quelqu’un chez qui il y a encore la notion d’un ego ou d’un être ».

Cette réponse du Bouddha peut paraître choquante, mais c’est un enseignement très profond. Il montre l’ampleur du vœu de bodhisattva, son caractère totalement illimité. Souvent dans notre vie, on est porté à vouloir aider nos amis, les êtres chers, les membres de notre famille ou de son groupe bref, les gens avec lesquels on a des affinités. Les autres, ceux qui ne font pas partie de ce cercle, on ne se sent pas motivé à les aider. Si l’on pense ainsi, cela veut dire qu’on a encore un esprit de discrimination ; on divise les êtres en deux catégories, ceux qu’on aime et ceux qu’on n’aime pas, ceux qu’on juge mériter notre aide et les autres et si on a cet esprit de discrimination ce n’est pas l’esprit d’éveil mais seulement l’esprit d’attachement.

Aider les êtres que l’on aime, c’est comme simplement s’aider soi-même. Mais aider les êtres avec lesquels on n’a aucune affinité, c’est vraiment aider au-delà de soi, au-delà de la séparation entre soi et les autres. C’est seulement si on a cet esprit de non-discrimination que cet esprit peut aider réellement, car l’aide véritable du bodhisattva c’est l’aide qui consiste à se libérer de toute notion telle qu’ami et pas ami, soi et les autres, aimer, ne pas aimer. La compassion du bodhisattva n’est pas un état émotionnel, c’est l’expression de son éveil.

Alors bien sûr, on ne peut pas aider tout le monde, surtout on ne peut pas tout le temps aider ; mais le mieux est de ne pas choisir, c’est-à-dire de répondre spontanément à la demande suivant les circonstances, sans calcul, sans arrière-pensée. Cette aide n’est pas limitée aux êtres humains. La description du Bouddha le montre : Les êtres nés d’un œuf, d’une moisissure, etc., cela veut dire tous les êtres sensibles, les animaux, les plantes. Il faut protéger autant qu’il est possible tous les êtres vivants, y compris les esprits, c’est pour cela qu’à la fin du repas on offre du pain pour les gaki (les gaki ce sont les esprits affamés).

La compassion du Bouddha est extrêmement vaste, elle embrasse tous les êtres sans discrimination. Mais ce n’est pas n’importe quelle aide. Bien sûr on peut toujours aider en donnant une pièce d’argent, un sourire, un conseil, un support, un soutien. Toutes les formes d’aide sont bienvenues, mais l’aide véritable du bodhisattva n’est pas seulement la charité. Elle consiste à aider les êtres à se libérer de leurs souffrances en leur donnant les moyens de s’éveiller eux-mêmes ; c’est-à-dire de réaliser en eux-mêmes le nirvana, pas simplement de satisfaire leurs désirs, mais leur permettre de répondre à leur aspiration la plus profonde qui est de réaliser la vie illimitée, la vie sans naissance et sans mort, la vie dans laquelle l’ignorance, l’avidité, la haine sont abandonnés et donc la vie dans laquelle l’attachement à un ego, un soi, est abandonné.

Ainsi le bodhisattva fait ce vœu paradoxal d’aider tous les êtres et en même temps il voit qu’il n’y a aucun être à aider et c’est cette vision qui les aide véritablement à se dépouiller d’eux-mêmes de la racine de leur attachement. Comprendre cet enseignement du Bouddha, c’est comprendre qu’il y a deux niveaux de réalité. Quand il dit qu’il n’y a au fond personne à sauver, ce n’est pas la négation des êtres existant et souffrant autour de soi, c’est simplement réaliser qu’au fond la nature de l’existence de tous les êtres est illimitée, n’a pas de substance propre. C’est cela qui sauve tous les êtres : cette vision partagée qui permet de réaliser le nirvana vivant qui ne sépare pas, qui n’oppose pas le monde des phénomènes, de la transmigration, et celui du nirvana. Il est question dans le sutra du nirvana de la notion de « sans reste ». La plupart des bouddhistes interprètent cela comme le nirvana dans lequel il y a extinction totale ; c’est-à-dire après la mort, quand tous les agrégats sont dissous, il ne reste plus aucune trace. Je crois qu’il s’agit en réalité de l’abandon de toute trace d’attachement, y compris du nirvana, ce qui permet de pratiquer véritablement librement, de pratiquer l’authentique liberté, la pratique sans objet, au-delà de tout objet.

Alors il n’est plus question d’entrer dans le nirvana, dans le futur. Il y a ici et maintenant l’actualisation d’une pratique libérée.

Premier jour – zazen de 20 h 30

Dans le sutra du Diamant, le Bouddha donne son enseignement à Subhûti et à travers lui à tous ceux qui se sont engagés dans la voie du bodhisattva. Cette voie du bodhisattva est caractérisée par la pratique des six paramitas : le don, les préceptes, l’effort, la patience, la méditation et la sagesse.

Toutes ces pratiques sont reliées les unes aux autres, interdépendantes. Elles ne sont pas à pratiquer comme des étapes l’une après l’autre, mais simultanément. On place généralement le don en premier car la générosité est ce qui caractérise le bodhisattva. La pratique du fuse, du don, inclut toutes les autres paramitas. Le don des choses matérielles est la pratique du don dans son sens le plus restreint, la plus limité. Pour la pratique des préceptes ou de la patience il s’agit de pratiquer le don de la protection. Pratiquer les préceptes veut dire prendre soin des êtres, en évitant tout ce qui pourrait causer de la souffrance. La patience est également protection contre la colère, contre la violence, l’intolérance. Ainsi pratiquer la patience est une forme de don. Par exemple dans le dojo, lorsqu’on arrive à la fin du zazen, et qu’on a envie de bouger, à ce moment-là patienter, s’abstenir de bouger est un don qui aide les autres à patienter également et renforce l’atmosphère de concentration dans le dojo, qui devient finalement un don pour tout le monde, qui aide tout le monde à continuer la pratique. Ainsi cette pratique de l’effort, de l’énergie que l’on met à pratiquer zazen, samu, correspond au don du dharma, de l’enseignement, qui passe avant tout par la pratique elle-même.

Au sujet du don, dans le sutra du Diamant le Bouddha déclare à Subhûti :
 » Un bodhisattva qui fait un fuse, un don, ne doit pas être supporté par quelque chose. Quand il fait un don il ne doit pas être supporté par les objets de la vue, les sons, les odeurs, les goûts, les sensations tactiles, ni par les objets mentaux. Le bodhisattva qui pratique un don doit le faire sans être supporté par la notion d’un signe. Alors le mérite, l’effet du don est absolument illimité. « 

Lorsque l’on donne on ne devrait pas être attaché à la valeur, à la qualité et l’on ne doit pas se dire :  » Moi, j’ai fait un don très important, j’ai donné quelque chose de précieux, un cadeau très cher. «  On ne doit pas non plus s’attacher à la personne à qui l’on donne. Par exemple souvent les gens qui donnent veulent donner à des gens qui le méritent, ce qui fait qu’à ce moment-là on discrimine entre les gens qui méritent de recevoir notre don et ceux qui ne le méritent pas. On ne devrait pas s’attacher à la notion du donateur :  » Moi je suis quelqu’un de généreux, j’ai fait un grand fuse. «  Si l’on pratique le don avec ces pensées les mérites du don deviennent complètement limités. Car il y a encore trop d’attachement dans cette pratique du fuse. La pratique du fuse qui libère véritablement celui qui donne comme celui qui reçoit c’est celle qui est pratiqué avec un esprit mushotoku, où il n’y a ni attachement à soi ni à l’objet ni à celui qui reçoit, ni au méritée du don.

On ne peut pas dire que les dons ne sont pas porteurs de mérite, mais tout ce qui est de l’ordre du mérite est encore quelque chose de limité. Le don pratiqué sans arrière-pensée, sans calcul, sans attente de récompense est lui-même complètement libérateur, complètement au-delà du mérite. Les mérites peuvent s’additionner, la libération est au contraire une soustraction : c’est se débarrasser de tout ce qui nous attache, y compris la comptabilité des mérites.

Ceci est l’enseignement ultime du Bouddha : ne rien attendre pas même le satori ni le nirvana, alors le don que nous faisons pour la pratique de la voie devient immédiatement libérateur.

Second jour – zazen de 7 heures

Ce matin , le responsable du réveil s’est trompé d’une heure. La cloche du réveil a sonné à 5h20 et il en est résulté toute une confusion. Même le shusso ne savait plus quoi faire ! Il est venu me voir en me demandant : « tout le monde est réveillé, que fait-on ? » D’un certain point de vue on pourrait admirer la discipline qui fait que tout le monde se lève quand sonne la cloche, mais il y a là aussi quelque chose de dangereux. Le manque de discernement, le manque de sagesse. Qu’est-ce qui est le plus important après tout ? doit-on suivre l’autorité, la discipline, les ordres stupides parce que ce sont des ordres ? ou bien le bon sens ?

Le sonneur du réveil s’est trompé, c’est une erreur fâcheuse mais pas dramatique. On se recouche, on se réveillera quand ce sera réellement l’heure. Même si dans un monastère, un temple, l’obéissance est une qualité, on ne doit pas obéir à n’importe quoi mais suivre ce qui est juste pour soi. Parfois certains privilégient le fait de suivre en disant de toute façon c’est bon pour abandonner l’ego. On peut à la limite donner des ordres absurdes pour obliger les gens à abandonner le discernement.

Mais c’est très dangereux ! C’est ainsi que pendant la dernière guerre des religieux dont le précepte numéro un était de ne pas tuer ont trouvé toutes sortes de raisons pour justifier qu’il fallait faire la guerre et s’entretuer. C’était l’abandon du discernement pour des ordres stupides. Les disciples parfois se mettent à imiter le Maître et vont jusqu’à imiter ses propres erreurs. Dans la société actuelle il y a aussi une grande confusion. Ce qui fait la loi c’est la masse : la condition normale c’est ce que fait tout le monde. C’est totalement anormal, souvenez-vous en et préservez votre discernement en ne suivant pas les erreurs des autres.

Evidemment quand tout le monde est dans la confusion on a une tendance naturelle à rechercher quelqu’un comme guide, à chercher quels sont les signes qui indiquent réellement le guide compétent, éveillé. Dans le Bouddhisme s’est ainsi développé la croyance dans les 32 signes distinctifs d’un Bouddha qui permettent de reconnaître un véritable Bouddha. Ce sont des signes physiques comme la longueur des bras, la forme des pieds et un morphologie type a été établie… les signes d’un superman, d’un surhomme !

Dans le sutra du diamant, Bouddha continue son enseignement avec Subhûti en lui disant : « Qu’en penses-tu Subhûti ? Est-ce que le Bouddha peut-être vu à travers la possession de ces signes ? »

Subhûti répondit : « Certainement pas ! Ce qui a été enseigné par le Bouddha comme une possession de signes est en réalité une non–possession de non-signe ». Le Bouddha ajoute : « Partout où il y a possession de signes, il y a fraude. Là où il n’y a aucune possession de signes il n’y a pas fraude ».

Le Bouddha doit être vu comme ne possédant aucun signe et c’est cela son signe, le fait de ne rien posséder. On veut toujours s’attacher à l’extraordinaire par des signes, c’est simplement cultiver de nouveaux attachements, enfermer Bouddha dans des caractéristiques limitées. Le véritable enseignement de Bouddha est de ne pas s’attacher à aucun signe, de ne pas se laisser abuser, revenir à l’esprit originel, simple, dans lequel il n’y a rien de spécial. A la question de savoir ce qu’est la véritable sagesse, Maître Hyakujo avait répondu : « Quand j’ai faim je mange, quand j’ai sommeil je dors ». C’est la pratique consistant à revenir à la condition normale du corps et de l’esprit.

Second jour – zazen de 11 heures

La question suivante de Subhûti au Bouddha dans le sutra du diamant est celle-ci : « Est-ce que dans les périodes futures, notamment dans les 500 prochaines années, lorsque arrivera le temps de la décadence de la bonne doctrine, est-ce qu’il y aura encore des êtres qui pourront comprendre l’enseignement de ce sutra ? ».

En effet, le Bouddha avait enseigné que tout étant impermanent, même la transmission de sa doctrine et de son enseignement connaîtrait une phase de décadence. Il s’est développé dans les cercles bouddhistes qu’il y avait cinq périodes de 500 années consécutives. Chaque fois, au bout de 500 ans, quelque chose de l’enseignement se perd, au point que dans la dernière période, il n’y aurait plus ni pratique ni réalisation. Arithmétiquement, nous serions en plein dans cette période là, 2500 ans après la mort de Bouddha.

Et là, le Bouddha répond : « Ne parles pas ainsi, Subhûti. Même à ce moment, c’est à dire à la pire période de décadence, il y aura des bodhisattvas qui seront doués de bonne conduite, de vertu et de sagesse, et qui, quand ils entendront les parole de ce sutra, en réaliseront la vérité car ces bodhisattvas auront suivi l’enseignement de nombreux bouddhas dans le passé et auront ainsi planté les racines de bons mérites ».

Bouddha s’est toujours efforcé de donner confiance aux êtres humains dans leur capacité de s’éveiller. Même si, en pratiquant son enseignement, ils ne réalisent pas l’éveil complet, ils plantent les racines qui permettront de réaliser cet éveil complet dans le futur.

Autant, nous ne devrions pas pratiquer pour accumuler des mérites, mais cependant les mérites de la pratique ne sont jamais rejetés, niés. Si l’attachement aux mérites doit être abandonné, les mérites eux-mêmes existent absolument. Les mérites sont liés à la pratique des préceptes. Il s’agit de les comprendre, les respecter, les pratiquer, développer une attitude juste dans ses actions corporelles, dans sa façon de parler, dans son mode de vie, créer les conditions favorables à la réalisation.
Inversement, transgresser les préceptes, avoir un mode de vie injuste, accumule des obstacles sur la voie de la réalisation. C’est pourquoi, lors de l’ordination de bodhisattva, la chose principale qui est transmise sont les seize préceptes, qui sont de nouveau transmis quand on devient moine ou nonne, et encore quand on reçoit le shiho. Si les bodhisattva sont doués également de vertu, ce n’est pas seulement par leur moralité, leur éthique, mais aussi par leur longue pratique de la concentration, de la méditation. Et enfin, s’ils ont développé leurs graines de sagesse, c’est qu’ils ont beaucoup étudié les enseignements de Bouddha, avec une grande foi, une grande confiance.

Ces trois pratiques que l’on appelle dans le zen « kai, jo, e », l’éthique, la méditation, la sagesse, sont l’essence de l’octuple sentier, et se concentrer à les pratiquer est ce qui crée les bonnes racines qui rendent possibles la réalisation de l’éveil quelles que soient les conditions extérieures de décadence, aussi sombre que soit l’époque où on est né. Si l’on a pratiqué cette voie et si on continue de la pratiquer, la réalisation de l’éveil de Bouddha est toujours possible car ce n’est pas la réalisation de quelque chose d’extraordinaire, mais s’harmoniser naturellement avec notre véritable nature, qui est déjà là depuis toujours. Ce n’est pas obtenir quelque chose de spécial, c’est permettre à la vérité de briller. C’est important d’avoir cette confiance, cette foi et ne pas se dire « Je suis né dans une mauvaise époque, dans un mauvais pays, les conditions de famille, de travail, ma santé ne sont pas favorables ».

Si on a rencontré la voie du zen, c’est sûrement que nous avions planté de bonnes racines dans le passé. Continuer à pratiquer quelles que soient les circonstances défavorables avec confiance, c’est permettre à ces racines de porter leurs fruits.

Second jour – zazen de 16 h 30

Selon l’enseignement du Bouddha dans le sutra du Diamant, même dans les pires périodes de décadence spirituelle, il y a toujours des bodhisattvas qui sont capables de comprendre son enseignement, car ces bodhisattvas ont planté des bonnes racines en se concentrant sur un comportement juste, sur le respect des préceptes et ont développé une grande concentration par la pratique de la méditation . Pour ce qui est du comportement juste, de la concentration, le sutra du Diamant ne développe pas ces aspects de la pratique, parce qu’ils sont bien connus et généralement assez bien compris de tous ceux qui suivent la voie de Bouddha. Par contre, il expose plus en détail ce qu’il entend par sagesse.

S’adressant à Subhûti, le Bouddha lui dit : “En quoi consiste cette sagesse ?”. Tout d’abord, dans la non-perception d’un ego. Chez un bodhisattva, il n’y a pas de perception d’un ego. Comme on le chante chaque jour dans l’Hannya Shingyo, le bodhisattva pratique la grande sagesse, il observe simplement cinq skandas : un corps, des sensations, des perceptions, toutes sortes de fabrications mentales, et la conscience de tout cela. Au-delà de ces cinq skandas, de ces cinq composants de la personnalité, le bodhisattva ne perçoit pas d’ego. Cette non-perception est la source de sa sagesse. Cela veut dire que lorsque l’on pratique profondément, on se rend compte qu’il n’y a rien que l’on puisse considérer comme “mien” ou “moi”. Cette non-perception d’une illusion permet de s’harmoniser avec la réalité d’une existence qui n’est limitée par rien, qui ne se laisse enfermer dans aucune catégorie mentale, dans aucun concept, qui n’est pas quelque chose, qui n’a rien de saisissable.

Le bodhisattva ne perçoit pas non plus d’être, c’est-à-dire il ne perçoit pas d’entité individuelle en lui-même qui serait séparée de tout l’univers et qui continuerait, constamment identique. Il ne perçoit pas non plus une âme qui existerait de la naissance à la mort, ni une entité fixe qui transmigrerait de naissance en naissance. Comme il ne perçoit rien de tout cela, il ne s’y attache pas et il reste libre de tout ce qui pourrait fonder une attitude égoïste, une vie séparée de tout l’univers. Cette non-perception devient finalement perception juste, une existence sans séparation.

Le Bouddha continue en disant : “Ces mêmes bodhisattvas n’ont pas non plus la conception d’un Dharma, ni non plus la perception d’un non-Dharma”. Ceci est en quelque sorte une pierre jetée dans le jardin des spécialistes de l’Abidharma, des philosophes du bouddhisme qui avaient construit tout un appareil théorique pour dire que certes il n’y avait pas d’ego, mais que la réalité, le monde, était construit de dharma, c’est-à-dire de sortes d’entités ultimes. On en avait dénombré soixante-quatre.

Le bodhisattva ne s’arrête pas à ces conceptions, il ne s’attache ni à des notions de Dharma, de réalité ultime, mais ni non plus de non-Dharma car il ne s’attache pas non plus à la vacuité. Comme C. le remarquait hier, la vacuité non plus ne peut pas être perçue, le non-Dharma ne peut pas être perçu. Il ne s’agit pas du tout de s’attacher à une perception de la vacuité, mais seulement de s’abstenir de percevoir des illusions ; plus exactement de percevoir les illusions comme illusoires, et les laisser passer, ne pas s’y attacher. S’attacher à ce que l’on croit être la vérité n’est pas non plus l’éveil. Cela revient à dire que dans sa pratique, le bodhisattva ne s’attache à aucune notion. C’est ce qui se passe ici et maintenant dans la pratique de zazen. Si on reste simplement assis concentré sur la posture, la respiration et qu’on laisse passer toutes les pensées, tous les phénomènes qui surgissent, on laisse se fluidifier toutes nos coagulations mentales.

Enfin le Bouddha termine en disant que ces bodhisattvas n’ont ni perception ni non-perception et qu’ils ne s’attachent pas aux objets de la perception. Ils perçoivent les choses ou les êtres sans se laisser abuser par les perceptions.

Troisième jour – zazen de 7 heures

Dans la suite du sutra du Diamant, le Bouddha dit : « Si un bodhisattva s’attache à la perception d’un dharma ou d’un non-dharma, cela veut dire qu’en fait il s’attache à un ego ». C’est l’ego qui veut saisir un dharma, c’est à dire quelque chose qui a une existence ultime, réelle, sur laquelle on peut s’appuyer.

Il ajoute : « Ceux qui comprennent que l’enseignement au sujet du Dharma est comme un radeau, ceux-là devraient abandonner les dharma » (les dharma – ceci est un point important : le Dharma, c’est l’enseignement ; les dharma sont les existences ultimes, c’est à dire les constructions mentales au sujet du fait qu’il y aurait des existences ultimes).

Il ajoute : « Ils devraient encore plus abandonner les non-dharma ». « Ceci, dit-il, est l’enseignement, la signification secrète, cachée ». Dans la pratique de zazen, c’est expérimenter la non substantialité de ce que l’on croit être soi-même et remettre cet ego à sa juste place, au rang des croyances, en retrouvant un esprit libre de toute fixation mentale, un esprit capable de vivre dans la réalité de l’instant. Lorsque l’on expérimente ce caractère insaisissable de l’ego, on voit que tous les phénomènes sont sans substance, sans rien de fixe. La physique moderne nous le montre et l’on a arrêté de croire qu’il existe une réalité ultime dans les phénomènes. Ni les atomes ni les particules n’ont de réalité en soi, seulement de l’énergie, seulement de l’interdépendance. Mais lorsqu’on voit cela, il faut se garder encore de faire de cette vision une nouvelle construction mentale en s’attachant à la vacuité.

C’est pourquoi le bouddha compare l’enseignement à un radeau qui permet de traverser le fleuve. Il serait stupide de continuer à le porter sur son dos une fois arrivé sur l’autre rive ; ou bien comme un médicament que l’on continuerait à absorber une fois la maladie guérie car à ce moment là, le médicament pourrait devenir un poison. Il en est de même de l’enseignement de la vacuité. C’est pourquoi le bouddha recommande : « Ne vous attachez ni au Dharma ni au non-Dharma ». Tous Les enseignements sont destinés à nous aider à nous libérer de nos illusions mais si l’on s’attache à l’enseignement cela peut devenir une nouvelle illusion . Cet enseignement là est le meilleur remède à toutes les formes de dogmatismes, de fanatismes.

Troisième jour – zazen de 11 heures

Le zazen que nous pratiquons est la pratique par laquelle Shakyamuni est devenu Bouddha, l’éveillé. Pendant 45 ans Il a enseigné l’expression de son éveil réalisé en zazen. Lorsque l’on s’engage dans la Voie du zen on est souvent prêt à abandonner beaucoup de choses, d’attachements, d’illusions pour l’éveil. C’est devenu la valeur suprême. C’est ce que l’on souhaite réaliser pour soi-même avec les autres. Ce désir de l’éveil, bodaïshin dans le zen, est la motivation profonde de la pratique. Les Bodhisattva sont des êtres qui ne sont motivés que par la réalisation de l’éveil avec tous les êtres. Même s’ils restent dans le monde, tout ce qui fait courir le monde ne les intéresse plus. Seule compte la libération, l’éveil à la véritable nature. La nature de l’éveil est un point important de l’enseignement.

Dans le sutra du Diamant, Bouddha demande à Subhûti : « Qu’en penses-tu ? Existe t-il des dharma que le Bouddha aient pleinement connu, comme l’éveil véritable, le plus élevé, le plus parfait ? Y-a t-il des dharma que Bouddha a démontré ? « .

Subhûti répondit : « De ce que j’ai compris de l’enseignement de Bouddha, ma réponse est non. Le Dharma que Bouddha a pleinement connu, démontré, ne peut être saisi. On ne peut en parler. Ce n’est ni un Dharma ni un non-Dharma. Pourquoi ? Parce que l’absolu, l’inconditionné est ce qui anime l’Etre de la Voie ».

C’est une invitation à ne pas enfermer cette dimension absolue de l’existence par nos catégories mentales. La véritable nature de l’existence à laquelle on s’éveille n’est pas quelque chose de descriptible, de saisissable. C’est une non-nature et c’est la raison pour laquelle elle est appelée véritable nature.

Le vrai éveil ne peut être décrit, enfermé dans des mots. C’est le véritable éveil au-delà de toutes pensées, au-delà des pièges et des filets de notre conscience personnelle. Le véritable enseignement de Bouddha ne peut être saisi, connu, démontré, faire l’objet d’un enseignement. C’est ainsi un véritable enseignement, absolu. Pas une nouvelle forme d’idéologie, de doctrine, ou un objet de croyance mais l’expérience vécue de la dimension illimitée de notre existence.

Pour préserver cette vacuité insaisissable, on pratique zazen. Simplement s’asseoir, au-delà de tout objet, de Bouddha. Au-delà de l’éveil lui-même. Juste s’asseoir et ne demeurer sur rien, rien de limité. Rester ouvert à ce qui ne peut être enfermé.

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2017-04-18T09:18:16+00:00

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