Règles instaurées par Maître Dogen

Accueil/Enseignements/Kusen (pendant zazen)/Règles instaurées par Maître Dogen

Gyobutsu Ji, du 28 avril au 13 mai 2003

Lundi 28 avril 2003 : garder l’esprit d’éveil

Dans chaque dojo, il doit y avoir une règle qui indique comment pratiquer ensemble. Maître Deshimaru avait établi une telle règle qui est maintenant affichée au dojo. Ce soir je voudrais vous parler de celle que Maître Dõgen avait établie au Japon lorsqu’il créa le premier dojo zen au Japon, six années après son retour de Chine. C’était le dojo de Kõsho Ji à Uji et ses règles s’appellent Ju undo shiki, ce qui signifie les règles du dojo des gros nuages : les nuages, cela évoque les moines zen qui sont habituellement appelés unsui. « un » ce sont les nuages, les moines zen sont comme les nuages et l’eau, « sui » c’est à dire qu’ils ont un esprit fluide, ils ne demeurent sur rien, tout à fait comme l’esprit en zazen. Shiki, c’est la règle. Maître Dõgen commence par dire : « Les personnes qui cherchent la vérité et qui rejettent les honneurs et les profits peuvent entrer dans ce dojo ». A l’époque il y avait de nombreux moines qui devenaient moine car ils étaient en réalité en quête d’honneurs et de profits et ainsi cherchaient à faire carrière dans l’ordre monastique. Cela paraît être un danger relativement lointain pour nous mais en réalité, il faut toujours y faire attention car même si l’on ne vient pas pour cela au dojo, au bout d’un moment on peut devenir attaché à ses fonctions, ses positions. Lorsque l’on vient au dojo, il ne faut pas venir pour occuper une position spéciale mais seulement pour pratiquer zazen, seulement avec l’esprit qui recherche la vérité, qui recherche à s’éveiller à cette vérité. C’est ce que l’on appelle le bodaïshin , l’esprit d’éveil, parfois on dit esprit du Bouddha. C’est le fait d’avoir confiance qu’il y a en chacun la vérité de l’existence que nous menons et qu’il nous appartient de découvrir cette vérité. Ainsi, en nous libérant des illusions qui nous entravent, on peut devenir véritablement libre en s’harmonisant avec cette vérité. C’est le sens premier de notre pratique et la raison d’être d’un dojo. Même si, dans un dojo se développent des relations amicales, une atmosphère conviviale que tout le monde évidemment aime et souhaite, nous ne devons jamais oublier la raison profonde pour laquelle nous y venons. Ce n’est pas pour retrouver des amis mais seulement et fondamentalement pour rechercher la voie. Que se développent des amitiés spirituelles, c’est normal mais il faut toujours revenir à cet esprit d’éveil, pratiquer à partir de lui sans perdre de temps. Dõgen continue en disant : « Nous ne devrions pas négligemment admettre dans le dojo ceux qui manquent de sincérité ». C’est-à-dire ceux qui viennent poussés par des motivations impures tels que se faire des relations et tirer quelques bénéfices de ce qui est présent dans le dojo. A l’époque de Dõgen c’était le risque de voir des moines rechercher le gîte et le couvert pour éviter d’être des « SDF » comme on dirait aujourd’hui. Il continue: « Si quelqu’un a été admis par erreur (admis cela veut dire hébergé, c’était un monastère et non pas un dojo où on vient le soir comme ici) après mûres considérations, on doit faire en sorte que cette personne s’en aille. Rappelez-vous, lorsque l’esprit d’éveil apparaît, toute recherche d’honneur ou de profit s’évapore immédiatement ». La chose essentielle n’est pas de combattre l’esprit qui recherche les honneurs ou les profits mais de retrouver le véritable esprit d’éveil, la véritable motivation. De ce fait, toutes les mauvaises motivations, les illusions s’en iront automatiquement. C’est pourquoi même si on pratique régulièrement depuis longtemps, il est bon de se rappeler constamment pourquoi on est là. Dõgen poursuit en disant : « En général dans tous les milliards de mondes, il y a très peu d’exemples de lieux où la transmission juste et traditionnelle se passe. Mais dans notre pays, le Japon du treizième siècle, ce lieu, ce dojo sera perçu comme la source originelle de la transmission. Alors ayons de la compassion pour les générations futures et prenons grand soin du présent ». C’est-à-dire faire en sorte que notre pratique présente dans ce dojo (et ceci est valable pour ici et maintenant à Nice) permette à des racines profondes de s’établir, ainsi une pratique authentique pourra continuer à se transmettre à partir de notre pratique et au-delà de nous. L’année dernière, j’ai participé à une cérémonie au Musée des Arts Asiatiques de Nice pour la plantation d’un arbre de l’éveil, c’était une bouture de l’arbre originel sous lequel Bouddha Shakamuni avait réalisé l’éveil. A l’époque, on se réjouissait de la plantation de cet arbre. Il se trouve qu’un an après, il n’a pas survécu. A l’époque, j’avais dit que le plus important n’est pas de planter un arbre mais d’enraciner la pratique dans la vie de chacun. Le véritable arbre de l’éveil, c’est la posture de zazen elle-même qui est comme un arbre étiré entre ciel et terre mais qui est bien plus qu’un arbre car la pratique de la posture est elle-même l’éveil.

Mardi 29 avril 2003 le matin : S’harmoniser les uns les autres

Hier soir, j’ai commencé le commentaire du Jû undõ shiki qui sont les règles que Maître Dõgen avait établies pour le nouveau dojo de Kõshõ ji qu’il venait de faire construire à Uji. La deuxième règle (en réalité ce ne sont pas vraiment des règles mais plutôt des recommandations), c’est que les membres du dojo s’harmonisent comme le lait et l’eau et se concentrent à promouvoir réciproquement, à stimuler chez les uns et les autres, la pratique de cet esprit d’éveil, de cette quête de la vérité. Maître Deshimaru également avait repris cette recommandation de s’harmoniser les uns avec les autres comme le lait et l’eau. Quand de l’eau est mélangée avec du lait, on ne peut plus séparer le lait de l’eau. Il y a un mélange totalement intime. Dans le dojo, cette harmonie provient du fait que chacun se concentre sur la même pratique et avec la même aspiration, le même esprit d’éveil. Ainsi, quelles que soient les caractéristiques personnelles de chacun, même si elles ne sont pas abolies, elles ne constituent pas un obstacle à l’harmonie car on ne vient pas au dojo pour affirmer sa personnalité mais pour la dépasser. Parfois il peut y avoir des conflits mais les conflits ne devraient jamais durer et être considérés comme des occasions de pratiquer la voie, c’est-à-dire d’observer rapidement avec quelle illusion on est aux prises de part et d’autre et trouver rapidement le moyen de dépasser les termes du conflit. Autrement dit, l’harmonie n’est pas quelque chose de préétablie mais le fruit d’une concentration profonde sur la pratique elle-même. Dõgen ajoute : « Maintenant, nous sommes pour le moment présent comme des hôtes et des visiteurs, c’est-à-dire qu’il y a des enseignants, les hôtes et des visiteurs, les disciples. Mais dans le futur vous serez tous des patriarches du Bouddha et tous appelés à transmettre la voie de Bouddha. Aussi maintenant que chacun de nous a rencontré ce qui est très difficile à rencontrer et pratique ce qui est difficile à pratiquer, nous ne devrions pas perdre notre sincérité ». Cela veut dire que l’esprit d’éveil qui est normalement ce qui anime celui ou celle qui demande à pratiquer dans un dojo ne devrait pas être recouvert par de mauvaises habitudes, une routine ou alors de nouveaux attachements à des fonctions, des positions. Cette sincérité, c’est ce que certains ont appelé « l’esprit du débutant », l’esprit complètement ouvert, sans préjugé, sans habitude, sans croire avoir tout compris car l’esprit qui croit avoir réalisé ne fait en réalité que limiter la voie. L’esprit du débutant est infini parce qu’il est complètement ouvert, n’a encore rien saisi. Dõgen qualifie cette sincérité de « corps et esprit des bouddhas et des patriarches ». Elle devient inévitablement ce qui crée un successeur de Bouddha ou des patriarches et là Dõgen s’adresse directement à ses moines qui dans son monastère, avaient tout quitté pour pratiquer la voie. Il leur dit: « Nous avons quitté nos familles, notre lieu de naissance, nous sommes devenus comme des nuages et de l’eau, c’est-à-dire de vrais moines qui ont un esprit qui ne demeure sur rien. La bienveillance des membres de cette Sangha pour encourager, développer la santé et la pratique des uns et des autres surpasse même la bienveillance d’un père et d’une mère car un père et une mère sont seulement nos parents pour une brève période de temps dans cette vie-ci, durant cette vie et mort tandis que les membres de la Sangha seront des amis éternels, des amis dans la vérité de Bouddha pour toujours ». Même si, ici en ce vingt et unième siècle à Nice, on n’est pas appelé à quitter sa famille, sa ville natale (parfois on quitte la ville natale mais en tous les cas pas forcément la famille) pour rejoindre la Sangha, il est important de se rappeler cette recommandation de Dõgen, de cultiver cette bienveillance à l’égard des uns et des autres tant pour promouvoir la santé que la pratique de chacun. En ce qui concerne la santé, c’est surtout le rôle du tenzo qui avait en charge de fournir une nourriture équilibrée et saine pour la pratique. Mais pour ce qui est de la pratique, c’est le rôle de chacun par son propre exemple de stimuler la pratique des autres, l’encourager. Même si on ne rompt pas les liens avec la famille, on peut sentir que dans la Sangha, il y a une communion autour de la pratique du Dharma qui crée en réalité un lien éternel car ce que nous pratiquons est complètement au-delà des sentiments d’amour ou de haine qui peuvent se succéder dans les relations humaines.

Mercredi 30 avril 2003 le matin : S’abandonner à l’esprit d’éveil

Dans les règles que Dõgen avait institué pour le premier dojo zen qu’il a établi à Uji, le dojo de Kõshõ ji, il disait : « On ne doit pas désirer sortir du temple. Si c’est absolument nécessaire, il est permis de le faire une fois par mois. Absolument nécessaire, c’est par exemple si on a de la famille malade ». Ne pas sortir du monastère pour nous, cela ne signifie pas ne pas sortir du dojo physiquement puisque nous passons notre temps à y entrer et à en sortir, cela signifie de rester en notre esprit constamment concentré sur la pratique, en essayant autant qu’il est possible d’adopter la même attitude de concentration dans tous les aspects, toutes les actions de la vie quotidienne et que chaque lieu devienne un dojo. Dõgen ajoute : « Les gens d’autrefois vivaient dans des montagnes distantes ou pratiquaient dans des forêts reculées, non seulement ils avaient peu d’activités humaines ordinaire mais ils abandonnaient complètement tous les engagements, toutes les activités. Nous devrions apprendre leur état d’esprit en recueillant leur lumière et en marchant sur leurs traces car maintenant, juste maintenant, c’est le moment de la pratique et nous devrions pratiquer avec la même urgence que si nous avions un feu qui brûlait sur notre tête, dans ce cas-là nous ne perdrions pas une seconde pour l’éteindre. Alors comment ne pas regretter de gaspiller ce temps précieux à poursuivre toutes sortes d’occupations mondaines car il est difficile de se fier à ce qui n’a pas de permanence, qui n’a pas de consistance. Nous ne savons jamais quand et où notre vie semblable à une goutte de rosée prendra fin. Dans ces conditions, gaspiller notre temps, perdre cet instant présent est vraiment regrettable ». Même si cette admonestation de Dõgen, adressée à des moines qui avaient quitté tous leurs engagements sociaux pour mener une vie de temple, peut paraître extrême, elle est en fait tout à fait réaliste. Même si l’époque a changé, même si les mœurs ont changé si nous ne sommes pas dans les mêmes conditions extérieures de vie et de pratique, au fond c’est exactement la même chose. Même si on a des espérances de vie de quelques années supplémentaires, le temps d’une vie humaine est extrêmement bref, la vieillesse arrive rapidement, la maladie, la mort aussi et c’est être tout à fait réaliste que de développer ce sens de l’urgence et de ne pas gaspiller ce temps précieux qui nous est donné. Cela veut dire clarifier ce que l’on considère comme réellement important et autant que possible laisser tomber ce qui ne l’est pas. Quoiqu’il en soit, il est préférable de se concentrer sur la pratique en incluant tous les aspects de la vie dans cette pratique, en pratiquant avec un esprit suffisamment large pour que rien ne soit mis à l’extérieur de la pratique et si c’est vraiment à l’extérieur alors vaut mieux laisser tomber.

Jeudi 1er mai le matin : juste zazen tel une fenêtre claire

Dans le Jû undô Shiki, Maître Dõgen recommandait à ses disciples : « Lorsque nous sommes dans le dojo, nous ne devrions même pas lire les paroles, les mots des textes zen. Dans le dojo, nous devons réaliser les principes et poursuivre la vérité ». C’est à dire faire sienne la vérité enseignée depuis Bouddha, en abandonnant la compréhension intellectuelle à travers les mots et en comprenant le principe par notre expérience immédiate, directe. Le principe fondamental de notre pratique est d’apprendre à se connaître soi-même en éclairant notre vie de la lumière de zazen. Qu’est-ce qui apparaît à cette lumière ? C’est ce que chacun doit réaliser par soi-même. C’est le zazen lui-même qui doit nous enseigner. L’enseignement oral, les écrits ne sont faits que pour nous ramener à cela. Cette confiance dans le fait que la vérité réside en nous-même permet que la vérité apparaisse dès que l’on cesse de l’obscurcir, étant prisonniers de nos pensées limitées. Zazen est donc ce qui ouvre la porte ou la fenêtre. Dõgen ajoute : « Lorsque nous sommes devant une fenêtre lumineuse, nous pouvons éclairer notre esprit avec l’enseignement des anciens. Alors, ne perdez pas un seul instant, concentrez-vous totalement d’un seul esprit ». Le traducteur, dans ce passage, a mis une note précisant : « lorsque l’on se trouve devant une fenêtre » évoque une situation où l’on peut lire un texte. En fait, se trouver devant une fenêtre claire, c’est se trouver en zazen. Zazen, lui-même, est la fenêtre qui ouvre sur le vaste ciel alors, notre esprit peut être éveillé par l’enseignement des anciens en revenant simplement à la pratique originelle qui en a été la source. Aussi, ce temps du zazen est extrêmement précieux. Ne gâchez pas ce moment, concentrez vous complètement sur votre posture, sur votre respiration, ne laissez pas vos pensées obscurcir cette fenêtre claire.

Lundi 5 mai 2003 : Faire de chaque lieu un dojo

Dans le Jû undõ shiki, règles instaurées par Dõgen pour le premier dojo zen de l’école Soto qu’il avait fondé au Japon, il donnait des règles qui concernaient essentiellement des moines qui avaient fait le vœu de vivre dans le dojo, dans le monastère dont le dojo est le cœur où les moines vivent c’est à dire dorment, prennent les repas, font zazen et éventuellement s’y reposent. C’est aussi un lieu de vie. Ce n’est pas juste le lieu où on fait zazen. Pour cela, il avait instauré certaines règles qui même si elles ne nous concernent pas directement sont intéressantes par l’esprit qui les anime. Par exemple il dit : « Quand nous sommes dans le dojo, nous devrions toujours informer le shusso de là où l’on va, que ce soit de jour ou de nuit. Si on quitte le dojo on ne doit pas vadrouiller à droite à gauche suivant notre fantaisie car cela dérange la discipline de la Sangha ». Il ajoute le point important suivant : « Nous ne savons jamais quand notre vie prendra fin alors si notre vie devait prendre fin alors qu’on est en train d’errer inutilement hors du dojo, ce serait certainement quelque chose que nous aurions à regretter ». Cette remarque est tout à fait intéressante car si on l’applique à notre vie, on peut se demander périodiquement : « Si ma vie devait prendre fin maintenant, est-ce que je suis bien dans le lieu où je pourrais mourir sans regrets ? » Si on pratique de cette manière, c’est aussi une invitation à faire de chaque lieu le dojo, ne pas limiter le dojo à l’espace où on vient faire zazen chaque jour ou chaque semaine. Puisque le dojo est le lieu de la voie, que chaque lieu soit le lieu de la voie dans notre vie quotidienne. Cela dépend seulement de l’état d’esprit avec lequel nous habitons les lieux, pas seulement ce que nous y faisons mais aussi la manière de le faire. Même des lieux comme une salle de bain, une toilette, une cuisine, une voiture, un moyen de transport en commun, un bureau, un lieu de travail sont aussi des lieux de pratique de la voie ; on est concentré sur ce que l’on fait, on le fait en étant attentif aux autres, à ne pas déranger et au contraire à rendre service, on pratique chaque chose en s’observant soi-même et en même temps en s’oubliant soi-même dans l’action.

Mardi 6 mai 2003 : Ne ruiner pas l’atmosphère du dojo

Concernant les règles dans son nouveau dojo, Maître Dõgen écrivait : « On ne doit pas frapper les autres à cause de leurs erreurs et surtout on ne doit pas considérer les erreurs des autres avec haine ». Cela concerne aussi, bien sur, ses propres erreurs telle la culpabilité qui consiste à se haïr soi-même parce que l’on a fait une erreur. C’est tout à fait à l’opposé de l’enseignement du Bouddha. Lorsque c’est sa responsabilité, il faut corriger les erreurs des autres et les siennes dans tous les cas. Mais il faut le faire avec bienveillance, sans agressivité, sans se mettre en colère, sans détester quelqu’un à cause de ses erreurs. Le kyosaku et même le rensaku (kyosaku donné d’office) doivent toujours être donné sans brutalité avec beaucoup de bienveillance pour stimuler la pratique et non pas pour châtier. A l’appui de ce qu’il dit, Dõgen cite Maître Hyakujõ : « Quand on ne voit pas les erreurs des autres et quand on ne voit pas non plus ses propres mérites alors on est naturellement respecté par les anciens et admiré par les débutants ». Ne pas voir les erreurs des autres, cela signifie de ne pas attacher de l’importance aux erreurs des autres et de ne pas tirer d’orgueil de sa propre pratique et conduite justes. Malheureusement, il y a souvent des gens qui sont comme cela : « Moi, j’ai une forte pratique, lui, elle, ne pratiquent pas bien ». Même s’ils ne le disent pas d’une manière aussi naïve, c’est souvent ce que les gens pensent. Il faut éviter de dire des choses pareilles et surtout de le penser. Les gens commettent des erreurs et soi-même il faut le regretter mais ne pas détester ces gens mais essayer gentiment de les aider à se corriger. Dõgen rajoute: « On ne devrait pas imiter les erreurs des autres et ne pas se laisser influencer par leurs erreurs ». Par exemple : « Untel ne vient pas à la réunion mensuelle du dojo alors, je ne viens pas non plus car cela ne doit pas être important ». Imiter les erreurs des autres finit petit à petit par ruiner l’atmosphère du dojo. Dõgen termine sur ce point en disant : « Nous devons nous concentrer à pratiquer notre propre vertu. Le Bouddha corrigeait les erreurs mais il ne les détestait pas ». Souvent je vois des gens influencés par les erreurs des autres. Ils se mettent à douter de la pratique parce que les anciens, par exemple, se comportent mal, alors je leur réponds presque toujours : « Ne regardez pas les erreurs des autres et concentrez-vous sur votre pratique juste. Ce n’est pas seulement pour votre propre pratique mais parce que c’est la meilleure manière de compenser les erreurs. Ce n’est pas tellement de donner des leçons aux autres mais c’est montrer soi-même le bon exemple silencieusement ». Quoiqu’il en soit, dans la Sangha, ceux qui viennent pour pratiquer, cherchent à s’améliorer. Si certains ont des difficultés ou régressent parfois, cela ne remet pas en question le bien-fondé de la pratique de la voie. Cela montre que la voie n’est pas facile à pratiquer constamment. Cela devrait stimuler l’énergie de chacun à se concentrer sur la pratique du mieux qu’il peut.

Mercredi 7 mai 2003 – matin : Respecter un certain comportement

Pendant zazen, concentrez-vous bien, ne perdez pas votre temps à ruminer vos pensées. Le temps du zazen est très précieux et le dojo lui-même doit être protégé, pour ne pas laisser l’esprit se disperser dans toutes sortes de directions. C’est la raison pour laquelle en instaurant le premier dojo zen soto au Japon, Maître Dõgen a institué un certain nombre de règles. Certaines sont très spécifiques d’un temple japonais où vivent des moines en permanence et d’autres peuvent aussi inspirer notre pratique. Par exemple, en ce qui concerne le samu ou n’importe quel travail à accomplir au dojo, il faut d’abord informer le responsable et ne pas entreprendre un travail dans le dojo, même si on croit bien faire, sans que le responsable du dojo ne soit consulté. A ce sujet Dõgen dit : « Si quelqu’un fait quelque chose dans le dojo sans avoir consulté le responsable, il doit être expulsé du dojo ». Si les règles qui organisent la relation entre les pratiquants et les responsables ne sont pas respectées, il devient très difficile de discerner ce qui est juste de ce qui est faux. A ce moment là n’importe qui peut faire n’importe quoi et il n’y a plus d’ordre dans le dojo. Il insiste également sur le fait que dans le dojo et autour du dojo, on ne doit pas élever la voix, parler fort. C’est un point important aussi pour nous, souvent le soir les shusso sont dérangés au cours des initiations parce que tout le monde parlent fort autour. Le dojo doit être silencieux. Il ne faut pas non plus réunir du monde autour de soi pour former des petits groupes pour discuter, le dojo n’est pas un club, un lieu de rencontre. Selon Dõgen, on doit respecter la façon particulière de marcher autour de l’autel. On ne doit pas avoir de chapelet autour du poignet ni laisser les mains pendre lorsque l’on se déplace, on doit avoir les mains en shashu. Il ajoute : « On ne devrait même pas non plus chanter de sûtra ». Dans les temples japonais, il y a une salle spéciale pour le chant des sûtras : le bouddha-hall. Dans le dojo, on fait seulement zazen, pas de sutra. « Sauf… » – dit-il « …si un donateur a demandé spécialement une récitation de sutra ». Il faut également faire attention à ne pas faire de bruits en se mouchant, en éternuant, en toussant. Bien sûr faire attention à son comportement moral, au respect des préceptes et surtout considérer le fait que le temps passe extrêmement vite et nous dérobe nos vies avec lesquelles nous pourrions pratiquer la vérité, la voie. Nous devrions naturellement avoir le même état d’esprit qu’un poisson qui se trouve dans une flaque d’eau en train de s’assécher, c’est à dire ressentir l’urgence de rejoindre le vaste océan, océan de la nature de Bouddha. Vivre en harmonie avec ce que nous sommes au fond et ne pas rester enfermé dans notre petit ego qui est comme une flaque d’eau à marée basse en train de s’assécher.

Mercredi 7 mai 2003 – soir : Attitudes et comportements à avoir dans le dojo

Dans les règles qu’il a indiquées pour le nouveau dojo de Kõsho-ji, Maître Dõgen disait : « Les membres du dojo ne doivent pas porter de vêtements décorés de brocards ». Nous devrions porter des vêtements simples, en papier, en coton. Il continue : « Depuis les temps les plus anciens, ceux qui ont clarifié la vérité, se sont comportés ainsi ». Ils ne se sont pas attachés aux parures, aux décorations. Parfois, dans notre Sangha, on voit des femmes se raser la tête puis venir au dojo avec de grandes boucles d’oreilles, un super maquillage, cela c’est bizarre, comme si une part d’elles voulait se dépouiller et l’autre se décorer. Dans le dojo, il n’y a pas besoin de décoration. Un jour, quelqu’un avait voulu me faire plaisir en m’offrant un magnifique kolomo en soie, j’ai trouvé cela un peu gênant. Cela n’a pas duré longtemps, le kolomo a disparu, je ne l’ai jamais revu. Automatiquement, je ne pouvais pas me décorer. L’autre recommandation de Dõgen, qui n’est pas si surprenante que cela, est de ne pas rentrer dans le dojo en étant ivre. Les Japonais, comme les Français aiment bien le saké, le vin mais pour faire zazen, c’est complètement interdit. Lorsque l’on entre dans le dojo, on doit avoir l’esprit clair, ne pas être sous l’effet de l’alcool ou d’une drogue quelle qu’elle soit. Il dit : « Si quelqu’un entre dans le dojo par erreur en état d’ébriété, il doit se confesser immédiatement et se prosterner ». Une autre règle intéressante, c’est le cas où des personnes se querellent. Il faut immédiatement renvoyer ces personnes chez elles car non seulement en se querellant, elles dérangent leur pratique, leur recherche de la vérité mais elles dérangent également les autres. Dõgen ajoute : « Si quelqu’un voit des personnes en train de se quereller et ne cherche pas à les en empêcher, cette personne est également en tord ». Autrement dit, on n’est pas seulement responsable pour soi-même mais on est responsable de ne pas laisser les autres déranger l’atmosphère du dojo. D’une manière générale dans la Sangha, on ne doit pas se complaire dans les conflits, les disputes, les discussions inutiles. Si ce genre de phénomènes surgit, il faut tenter de les arrêter, de les apaiser rapidement. Certains, parfois, aiment assister à des disputes comme des combats de coqs, des corridas mais les pratiquants du zen doivent au contraire être des personnes qui contribuent à l’apaisement des conflits, des médiateurs en commençant par soi-même, à contrôler et à apaiser son agressivité, sa colère, en revenant constamment à un esprit en paix. Dõgen dit : « Quant à ceux qui sont indifférents à ces instructions pour la vie et la pratique dans le dojo, qui s’en moquent alors, ils doivent être renvoyés du dojo, par le consentement mutuel de tous les membres et ceux qui sont en sympathie avec ceux qui transgressent les règles sont également en tord ». J’ai souvent vu Maître Deshimaru vouloir corriger quelqu’un qui se trompait au sujet de la pratique et lorsque quelqu’un d’autre prenait la défense de la personne qu’il critiquait alors, il se retournait immédiatement vers cette personne et la corrigeait à son tour encore plus fortement que la première. Quand quelqu’un se trompe, il faut l’aider à réaliser son erreur, à la corriger et non pas la protéger sinon ce n’est plus une Sangha mais une mafia. Autre règle : Dõgen demande de ne pas déranger les pratiquants dans le dojo en invitant des hôtes, que ces invités soient moines ou laïcs et si vous parlez avec des invités alors faîtes le discrètement. Par contre, si un visiteur désire longtemps et profondément participer à la pratique et s’il est prêt à faire le tour du dojo en se prosternant comme c’est la règle, alors dans ce cas là c’est possible de permettre à cette personne d’entrer et de pratiquer. Ceci est un point important, souvent on a envie de faire partager notre pratique à des amis, des connaissances. On les invite au dojo mais pour que ces personnes puissent vraiment faire zazen, il faut qu’elles en aient un désir profond, qu’elles veuillent réellement pratiquer zazen. Si on amène dans un dojo quelqu’un qui ne souhaite pas pratiquer, cela ne fait que déranger cette personne et les autres. A travers toutes ces règles, on voit que Dõgen souhaitait instaurer une atmosphère forte dans le dojo. Son dojo était ouvert à tous ceux qui recherchaient sincèrement la voie. Ces règles étaient là pour protéger l’esprit de la pratique et même si nous n’avons pas exactement les mêmes règles, ici dans ce dojo, cet esprit de la pratique de Maître Dõgen ne devrait jamais être oublié. Il ajoute : « Vous ne devriez jamais être paresseux et suivre l’enseignement qui est donné le matin et le soir ». Autrement dit, il faut cultiver un esprit réceptif à l’enseignement et à la pratique et ainsi continuer à pratiquer comme cela était le cas depuis l’origine, depuis Bouddha, dans les dojos chinois, dans le dojo de Maître Dõgen, sans jamais laisser la pratique s’affaiblir.

Jeudi 8 mai 2003 : La fonction de la règle

Dans ses recommandations au sujet des règles du dojo, Maître Dõgen disait : « Pendant la guen maï, le matin ainsi que le repas de midi, quelqu’un qui laisse tomber son bol ou bien son couvert par terre doit être sanctionné selon les règles du monastère ». En général, la sanction est très sévère. Par exemple, à Eihei ji, si on laisse tomber le bol et qu’il se casse, on est expulsé à tout jamais. Avec une règle comme celle là, on fait attention à son bol comme à la prunelle de ses yeux. La fonction véritable de la règle est de nous amener à une très grande concentration ici et maintenant sur chaque geste, sur chaque comportement. Le grand bol dans lequel on mange la guen maï où on met le riz est considéré comme le crâne du Bouddha Shakamuni. Il est l’objet d’un très grand respect, on ne doit même pas y porter ses lèvres. Si on a du liquide dedans, on le reverse dans un bol plus petit pour le boire. Maître Dõgen ajoute : « En général nous devons fermement préserver les règles et les préceptes des bouddhas et des patriarches. Les règles pures du monastère doivent être gravées sur nos os et dans nos esprits ». L’importance de la règle dans le dojo, dans le monastère n’est pas seulement une manière zen de pratiquer. Dans tous les monastères du monde, dans toutes les religions, la règle est la loi, ce que l’on doit suivre absolument si on veut vivre une vie de moine. Bien sûr, les moines chrétiens viennent pour vouer leur vie à Dieu, les moines zen pour réaliser la nature de Bouddha mais Dieu et Bouddha sont insaisissables. Par contre la règle est tout à fait tangible. Alors en suivant la règle, c’est comme suivre la volonté de Bouddha, de Dieu mais c’est surtout l’occasion d’être totalement concentré, de s’oublier soi-même, toutes ses ruminations mentales, ses préoccupations, ses rêveries, d’être constamment présent et vigilant. C’est ainsi que Dieu, Bouddha, peuvent être présents dans notre vie, en abandonnant l’attachement à notre petit ego qui brouille notre vision et qui nous coupe complètement de notre unité avec tous les êtres. Même si certains aspects de la règle du dojo paraissent bien sévères, cette règle n’est pas une entrave à la liberté, elle permet au contraire de se libérer de ce qu’est la véritable entrave, c’est à dire « soi-même » conditionné par nos mauvaises habitudes, nos désirs, nos aversions, nos préférences qui nous font être constamment distraits. Maître Dõgen ajoute : « Nous devons prier pour que toute notre vie soit paisible et que notre poursuite de la vérité continue au-delà de nos intentions personnelles ». C’est justement en suivant la voie au-delà de nos buts personnels que notre vie peut devenir véritablement paisible en étant en harmonie avec la vérité ultime. Maître Dõgen termine en disant : « Ces quelques règles énumérées précédemment sont le corps et l’esprit des Bouddhas éternels. Nous devrions les respecter et les suivre. Elles sont ce qui permet aux bouddhas éternels de prendre corps dans notre esprit, de devenir une réalité concrète de la vie et pas simplement une conception, une imagination ». Donc s’il vous plait, continuez à vous concentrer, pas seulement sur la posture mais aussi sur chaque comportement dans le dojo, dans l’esprit des règles de Maître Dõgen.

Lundi 12 mai 2003 : Vigilance et attention

En ce qui concerne la manière de pratiquer dans la vie quotidienne, Maître Dõgen a écrit le Jû undõ shiki. Il l’a écrit au début de la fondation du monastère de Eihei ji pour être le modèle de la pratique, du gyoji quotidien pour les moines. Au début il dit : « Les bouddhas, les patriarches pratiquent seulement la voie, cette voie est toujours identifiée avec toutes choses ». Ce n’est pas ce qui nous arrive qui est tellement important pour la pratique de la voie mais notre façon de faire face à ce qui nous arrive. C’est pourquoi à chaque moment, à chaques phénomènes qui surgissent, à chaques actions à entreprendre, c’est l’occasion de pratiquer. Cette pratique dans un dojo comme ici ou dans un monastère consiste tout d’abord à s’harmoniser avec les autres. Pratiquer zazen ensemble au même moment, lorsque c’est le moment du samu, travailler ensemble. C’est comme des moines qui vivent dans le dojo, ils ont leur tatami, pratiquent zazen mais aussi prennent leur repas et dorment. Dõgen recommande qu’au moment d’aller dormir tout le monde y aille en même temps, c’est à dire que dans l’activité comme dans le repos il est bon d’être en harmonie avec la communauté. Il ajoute : « Ne vous séparez jamais du monastère, à travers la vie, la mort, les renaissances, ne quittez pas le monastère ». C’était aussi l’enseignement de Maître Jõshû qui disait : « Si vous pratiquez régulièrement dans le monastère pendant dix, quinze, vingt ans même si vous ne parlez pas, personne ne dira de vous que vous étiez muet ». C’est à dire qu’à travers cette pratique constante avec la communauté, vous exprimez complètement la voie par votre propre pratique sans avoir à l’exprimer avec des mots. Chacun d’entre nous, en pratiquant zazen dans ce dojo, en harmonie avec les autres, manifeste et exprime la voie, ni en parlant ni en restant silencieux. Ne pas se séparer du monastère ne signifie pas rester cloîtré mais pratiquer partout et faire de tout lieu un dojo, un monastère et cela en étant constamment concentré et présent à ce que l’on fait, en étant en unité avec l’instant présent. La vigilance, cette qualité d’attention est la première chose requise pour la pratique, ce n’est évidemment pas limité aux gens au dojo. L’autre aspect important c’est que cette concentration ne conduise pas à une forme d’égotisme, de nombrilisme mais que ce regard tourné vers soi-même, vers l’intérieur, en même temps nous aide à nous détacher de nous-même et à être plus disponible pour les autres, plus attentif. Etre concentré sur sa pratique de chaque instant c’est de ne jamais oublier les autres mais au contraire agir de manière à leur être utile : stimuler la pratique des autres, rendre service à la communauté. Ces deux attitudes font que partout où l’on est, devient le lieu de la pratique de la voie, le lieu où on s’harmonise avec la réalité profonde de l’existence et où nos actions proviennent de cette harmonie.

Mardi 13 mai 2003 : Au-delà des différences

Pendant zazen, ne laissez pas votre esprit quitter le dojo. Ramenez constamment votre attention à la verticalité de la posture, menton rentré, la nuque et la colonne vertébrale bien étirées, les épaules relâchées. On expire et on inspire. A chaque expiration, on peut laisser passer les pensées qui nous parasitent l’esprit et nous empêchent d’être pleinement présents, juste maintenant dans ce dojo. Maître Dõgen disait : « A travers la vie, la mort et la renaissance, ne vous séparez pas du monastère ». Le monastère est le lieu où l’on peut devenir totalement « un » avec la voie. Cela ne dépend pas d’un lieu spécial mais de notre état d’esprit. Ne pas quitter le monastère, c’est abandonner l’esprit qui créé sans cesse des séparations, des dualités, qui s’échappe d’ici vers ailleurs, qui ne reste pas présent ici et maintenant. Toutes les règles d’un monastère sont faites pour nous ramener à cette expérience d’être pleinement « un » avec la vie de chaque instant, pour ne pas quitter cette vie en se réfugiant dans des imaginations, des abstractions. A propos de la vie dans un monastère Dõgen dit également : « Vouloir se distinguer des autres n’est d’aucun bénéfice. Vouloir être différent des autres n’est pas notre conduite ». Qu’on le veuille ou non, chacun a un karma différent, des pensées différentes. La différence d’avec les autres existe sans qu’on ait besoin de l’affirmer. La pratique du zen aide à nous ramener à l’essence même de notre vie, au point où elle n’est pas différente de celle des autres, au point au-delà de nos conditionnements karmiques. Dans notre société, on encourage beaucoup l’affirmation de son individualité et en même temps, le comportement de chacun est conditionné à devenir de bons consommateurs de produits normalisés, à partager des idées communes même si ces idées sont fausses. La pratique de zazen nous incite à traverser ces phénomènes de mode, à traverser même ce qui nous singularise au niveau de notre karma individuel, à le voir mais sans s’y arrêter et à enraciner notre vie dans sa dimension la plus universelle. C’est la dimension que nous partageons avec tous les êtres non seulement humains mais vivants, au-delà même de la différence entre vivants et non vivants, avec les hommes, les animaux mais aussi avec les montagnes, les rivières, les étoiles. C’est exister ensemble en étant totalement interdépendants les uns des autres. C’est l’expérience fondamentale qui constitue tous les êtres qu’ils en soient conscients ou pas, qu’ils soient sensibles tels les animaux, les humains ou non comme les objets inanimés. Notre pratique consiste à voir simultanément ce qui nous différencie, ce qui rend chacun unique dans son histoire et en même temps à ne pas s’y attacher et ainsi accéder à la dimension au-delà de notre particularité et avec laquelle on peut communier avec tous les êtres.

2017-04-18T09:18:16+00:00

Ecrire un commentaire