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Espace de dialogue : "végétarien, pourquoi ?"

Points de vue sur un mode de vie

mardi 18 avril 2006

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On associe souvent bouddhisme et être végétarien, qu’en est-il dans la tradition du zen et en particulier dans notre sangha ? Plusieurs moines répondent ci-dessous. Dialoguez avec eux.

Alain :

Cela fait trente-sept ans que je suis végétarien (mais ni maigre ni dépressif !!), depuis que j’ai entendu cette phrase de Lanza de Vasto : « laisse les bêtes manger les bêtes ». Bébé, je n’ai jamais voulu de poisson et pour la viande, c’était seulement ce qui n’en avait ni l’aspect ni le goût, un peu comme si j’étais influencé pas de très forts samskaras .

On dit : « la bouche du moine est comme un four », autrement dit le moine qui mendie, accepte ce qu’on lui donne. Pour ma part, cela m’a choqué ; certains disent que le Bouddha est mort d’une intoxication au porc (mais d’autres, aux champignons !). C’est vrai que la voie du moine, c’est de ne pas choisir. Un jour, lors d’un voyage au Maroc, j’ai été invité dans une famille très pauvre, au fin fond de l’Atlas. Ils m’ont offert un plat de viande en sauce ! J’en ai mangé !(en essayant de cacher au maximum mon envie de vomir, car vous ne pouvez savoir à quel point c’était une épreuve pour moi.)Et je leur ai dit grand merci ! Chez les musulmans le sacrifice d’un animal est un geste sacré : ils prononcent le nom de Dieu en l’égorgeant.

Dans notre vie, nous pouvons en général choisir. En ce qui me concerne, je mangerais de la viande si je pouvais tuer un animal, mais je ne peux pas, alors...André Lemort, qui enseignait le zen en Amérique du Sud, m’a dit un jour, en réponse à mes questions(j’étais en effet très perturbé par le fait que l’on disait dans le zen qu’il fallait ne pas mettre en avant son ego par des discriminations alimentaires) : « si tu manges de la viande, est-ce que cela va aider les êtres vivants ? » pour moi, la réponse est non, et cela m’a complètement rendu libre. Cependant par respect pour les autres, lorsque je suis invité je m’arrange toujours pour les prévenir avant !

J’ai fait des tas de recherches sur l’équilibre alimentaire, avec de nombreuses erreurs que j’ai ressenties dans mon corps ! Finalement, je me suis aperçu que chaque « régime » est exclusif des autres : supprimer les laitages, les céréales, le cuit... ce qui est important c’est d’écouter sa sagesse intérieure. C’est comme pour la posture : une fois qu’on nous l’a montrée, c’est à nous de découvrir notre propre voie, sans se laisser influencer par les peurs, par les dires des autres... comme pour se raser le crâne, c’est l’attitude intérieure qui rend le geste naturel. Le but de tout enseignement véritable est de rendre la vie simple en accord avec l’univers et avec tout ce qui est, je ne crois pas aux systèmes, aux « ismes » qui nous enferment et nous contraignent, simplement ce qui est bon pour nous c’est ce qui révèle au mieux notre Nature de Bouddha !

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Samu dans les serres de La Gendronnière

Patrick :

Etre végétarien, qu’est-ce que cela veut dire, au fond ? Il y a des végétariens de fait : les personnes qui ne mangent pas de viande ou de poisson par goût, ceux qui le sont par philosophie, ou pour des raisons de santé.

Dans ma propre vie, être végétarien ne s’appuie ni sur une école, ni sur une catégorie, ou un dogme. Etant dans une famille qui mangeait régulièrement de la viande ( c’est-à-dire quasiment à tous les repas ) j’étais jusqu’à l’âge de 20 ans ce que l’on pourrait appeler un carnivore. En quittant ma famille je me suis aperçu que c’était culturel, éducatif car très vite le goût ou le désir de la viande a disparu. Je pourrais dire d’une certaine manière que le désir de manger des protéines animales m’a quitté, est tombé.

C’est à partir de cette constatation que j’ai commencé à m’intéresser à la nourriture végétarienne mais sans me sentir appartenir à une école particulière. Etre végétarien, évoque aussi le premier précepte : « ne pas tuer »... ainsi, certaines écoles bouddhistes allaient jusqu’à balayer devant leurs pas ou mettre un mouchoir devant leur bouche pour respecter toute vie. Mais ce que je trouve le plus intéressant c’est qu’au-delà du précepte, quand Bouddha et ses disciples faisaient l’aumône, si on leur donnait de la viande ils la mangeaient.

Ce qui m’a amené à me questionner et me questionne encore, c’est dans quel esprit je mange, quel est l’esprit dans lequel on prélève ce dont on a besoin pour vivre. Est-ce que je le vis comme un objet extérieur dont je dispose ? Ou suis-je respectueux de ce vivant qui, d’une certaine manière fait don de sa vie, au-delà des différences animal et végétal. Car, comme nous le fait toucher la pratique méditative tout est vivant que ce soit un mouton,un poireau, un arbre.

Par exemple certains peuples dépendant du gibier pour vivre, n’en tuent pas plus que nécessaire. L’écologie ou la santé, qui sont souvent évoquées comme arguments en faveur du végétarisme, vont découler de cette attitude en inter relation avec tout ce qui vit, que l’on mange ou non de la viande ; une attitude suffisamment proche de la nature, qui nous fait entretenir une relation plus amicale, plus bienveillante avec le vivant pour éviter toutes les aberrations de la vie moderne : production de masse, élevage en batterie, hormones etc., et leurs conséquences sur l’environnement et l’être humain. Et ceci me semble être un « enjeu » important pour nous pratiquants, qui dédions notre vie à la pratique pas seulement pour nous-mêmes mais pour tous les êtres. Et être végétarien dans cet esprit là peut aussi être un moyen de réaliser ce vœu.

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Samu au potager de La Gendronnière

Hugues :

Les moines de la tradition bouddhiste acceptent tout ce qui leur est donné sans faire de différence ni de séparation : s’ils reçoivent de la viande, ils la mangeront. Traditionnellement, ce qui est donné ce sont du riz, des fèves (lentilles, haricots), des légumes, la viande est tout à fait exceptionnelle puisqu’elle est rare et ne se conserve pas...

Dans le sandokaï, maître Sekito parle de l’obscurité et de la lumière qui s’interpénètrent. La lumière permet de voir beaucoup de choses et de les différencier mais au-delà de ces différences, elles sont unes. Eh bien, se nourrir, c’est faire passer des aliments de l’état de « lumière » à l’état d’ « obscurité ». Lorsque vous faites la cuisine, vous préparez les plats séparément, les crudités, la salade, les légumes, c’est la lumière ; mais lorsque vous les mangez, tous ces plats différents se mélangent dans l’invisible, dans le « gros tambour » qu’est notre estomac - c’est l’obscurité. L’estomac reçoit tout ce qui est lui donné sans état d’âme et le transforme pour que le corps puisse continuer de fonctionner. Lorsque les aliments sont disposés dans l’assiette, ils ne sont pas vraiment des aliments mais une fois ingérés, ils se mélangent en se déstructurant (en changeant de forme) et là ils vous nourrissent- n’est-ce pas ! La pensée, la clarté des sens, le mouvement de notre corps sont ainsi alimentés. Où sont parties les notions, les concepts de ce qui a été mangé ? Obscurité et lumière sont nécessaires pour que cela fonctionne.

Le diable n’est pas dans la viande mais plutôt dans l’esprit rigide et dualiste qui s’accroche à des attachements, à des notions là où, originellement, il n’y en avait pas. La conscience cosmique, à y bien regarder, ne fait que de se dévorer elle-même et depuis toujours. Cela dit, développer l’esprit de compassion en s’abstenant de faire souffrir des animaux qui font le sacrifice de leur vie pour nous nourrir est une attitude tout à fait « juste » sur la Voie, c’est la voie du Bodhisattva et donc réserver la consommation de viande ou de poisson à des moments tout à fait exceptionnels de partage festifs ! Mais c’est comme vous voulez !

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Le potager de La Gendronnière

Maredsous - 3 mars 2006 - Mondo avec Roland Yuno RECH

Question : On associe souvent bouddhisme et être végétarien, mais pas toujours je crois. Je voudrais savoir ce qu’il en est dans notre tradition et en particulier toi, ta position ?

Roland Yuno RECH : Bien, puisque tu parles de notre tradition, il y a l’enseignement de Maître Dõgen, et il disait : « le fait de manger de la viande diminue l’esprit de compassion. ». Et c’est vrai ! Le fait de manger de la viande implique d’être lié, associé d’une manière ou d’une autre à l’action de tuer des animaux. Donc, associé à la transgression du premier précepte : ne pas tuer !

Inversement, le fait de se priver de manger de la viande - si on aime en plus la viande - non pas pour des raisons diététiques, mais simplement en pensant avec compassion à la souffrance des animaux que l’on élève et que l’on tue, c’est l’occasion, au contraire, de cultiver l’esprit de compassion. C’est un bon rappel. Et comme l’esprit de compassion est essentiel à notre pratique de la voie, je pense que c’est une bonne pratique de ne pas manger de viande, à condition de le faire effectivement avec cette esprit là, et pas simplement : « oh, j’ai entendu dire que la viande c’était pas bon, ça apporte le cancer. Donc il faut surtout que je ne mange plus de viande ». Ceux qui disent qu’il ne faut pas manger de viande parce que ça favorise le cancer, c’est égoïste.

Dõgen raconte aussi que dans les temples quand un moine était malade, on lui permettait parfois de manger de la viande, comme fortifiant. Il raconte l’histoire justement d’un moine malade, à qui on servait de la viande comme médicament. Mais dès qu’il commençait à manger de la viande, c’était un démon qui était placé sur son épaule qui s’emparait de la viande et la mangeait à sa place ! Je pense que c’est le démon de notre avidité.

Néanmoins avec tout cela, je ne suis pas 100% végétarien, je l’avoue ! Je pense que des fois c’est trop austère. Il y a des circonstances où c’est bien de briser une règle, de s’harmoniser avec l’ambiance. A ce moment là le fait de manger un animal participe d’une sorte de fête, un événement collectif. Je pense que ça c’est aussi important, mais ça doit rester exceptionnel. A mon avis !

Question : Tu parles seulement de la viande ?

Roland Yuno RECH : Je parle de la chair des animaux, quelle que soit cette chair : pour moi ça englobe viande, poissons, abats, crustacés. Tout cela est un animal.

De plus, ce qui m’avait converti de ne plus manger de viande, c’est de comprendre l’interdépendance qui résulte au niveau planétaire du fait de vouloir développer cette consommation de viande. Et ça c’est une pensée profondément bouddhiste : penser aux conséquences de nos actes, notamment de notre façon de consommer par rapport à l’interdépendance. Ce qui m’avait frappé, c’était qu’avec une même superficie de terre cultivable, on pouvait nourrir cinq ou six fois plus de personnes en y cultivant des céréales, qu’en y élevant des vaches. Alors, quand on voit le problème de la dénutrition dans une très grande partie du monde, on se dit que notre propre manière de consommer engendre un déséquilibre alimentaire planétaire. Cela rejoint aussi le souci de compassion. Pas seulement pour les animaux, mais pour les conséquences de notre façon de nous alimenter, au niveau économique !

Evidement ce n’est pas une règle, ce n’est pas une obligation, c’est comme vous voulez, mais en réfléchissant, peut être cela va-t-il changer un peu votre manière de consommer ; je l’espère. En tout les cas, pendant les sesshin, on n’achète pas de viande, on ne consomme pas de viande. Cela permet aux gens de faire l’expérience qu’ils n’en sont pas plus faibles. Il y a fois des gens qui pensent que s’il ne mangent pas leur bifteck quotidien ils vont tomber de faiblesse. Si on expérimente de ne pas en manger, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. Les animaux les plus puissants de la création sont végétariens.

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P.-S.

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