SANDOKAI et autres Kusens de Maître Roland Yuno Rech
samedi 29 octobre 2005, par Pascal-Olivier
Vendredi 2 janvier 2004 - matin : Vœu de nouvelle année
Pratiquer zazen, c’est retrouver constamment un esprit neuf. _ L’esprit est sans trace, comme un miroir qui ne conserve pas les images qui défilent devant lui. Ainsi, il est constamment disponible et surtout ne déforme pas la réalité de l’instant en surimposant des images du passé.
En ce début d’année où l’on fait des vœux, mon principal souhait est le suivant : Pratiquez le zen dans votre vie quotidienne.
Sinon tous les enseignements, toutes les pratiques ne servent à rien, c’est du temps perdu. L’essentiel de notre pratique est de réaliser un esprit qui ne demeure sur rien.
Souvent les gens qui pratiquent zazen depuis des années stagnent sur de vieux karmas, des vieilles rancœurs, des anciennes émotions, ou construisent toutes sortes d’illusions au lieu de les voir telles qu’elles sont dans leur réalité actuelle.
En hiver, à la Gendronnière, durant la nuit du 31 décembre, comme chaque année, chacun frappe un coup sur la cloche à côté du dojo (108 coups exactement) pour mettre fin à ses bonnos, à ses illusions, afin de redémarrer l’année avec un esprit libre de tout ce karma passé.
C’est ce que l’on appelle le repentir. C’est prendre conscience de ses erreurs et de ses illusions et faire le vœu d’y mettre fin, de ne plus les suivre, de ne plus s’attacher à la cause de nos souffrances.
C’est ce que l’on fait avant l’ordination, en prononçant les vœux de bodhisattva. C’est ce que l’on devrait pratiquer chaque jour, en particulier en début d’année.
Dans le Sange mon, il est dit : « De tout le mauvais karma issu de mon corps, de mes paroles, de ma conscience, je me repens à présent ».
Lorsque l’on est en zazen, le corps ne commet aucune action erronée, il est simplement dans la posture juste, immobile.
On ne prononce aucune parole, pas de mensonge, pas de critique médisante, pas de vantardise, pas de séduction. Le mauvais karma de la parole est abandonné.
Comme on ne suit pas ses pensées, comme on n’y adhère pas, le mauvais karma de la pensée, de la conscience, est abandonné. C’est cela que nous devons faire instant après instant, jour après jour, et tout au long de l’année, afin que zazen ne soit pas un exercice spécial comme une parenthèse dans la vie mais la véritable source de notre existence.
Dans la vie quotidienne, il n’est pas question de rester constamment immobile et sans parole mais il s’agit d’observer ses motivations : pourquoi on va bouger, faire quelque chose ou parler.
Si la motivation est mauvaise alors il faut arrêter immédiatement l’intention que l’on avait. Si par contre, la motivation est juste, inspirée par la compassion, la bienveillance alors on peut s’engager complètement dans son action, dans sa parole, sans hésiter.
S’il vous plait, ne considérez pas cet enseignement comme un kusen de plus parmi d’autres mais comme ce qui devrait inspirer votre vie en cette nouvelle année.
Samedi 3 janvier 2004 : L’ultime réalité
Pendant zazen, détendez-vous, relâchez les tensions du dos et des épaules. Détendez le ventre, inspirez et expirez doucement par le nez. Avec chaque expiration, laissez les pensées, les émotions, tout ce qui accapare votre esprit, retourner là d’où elles viennent.
L’important en zazen est de ne pas laisser les pensées s’enchaîner les unes aux autres. Même si on ne peut pas rester sans penser, on peut ne pas s’attacher à ses pensées et les voir comme des phénomènes qui vont et viennent, sans substance propre, sans rien de fixe. Ainsi l’esprit devient léger, pas encombré par ces fabrications mentales.
La plupart des difficultés rencontrées dans la vie sont liées à nos fabrications mentales. Si on ne s’y attache pas, la vie devient beaucoup plus simple et plus libre.
Cette simplicité, cette liberté, ne doivent pas devenir un nouvel objectif, pas plus que l’éveil.
Dès que l’on se forme une idée sur ce que devrait être notre pratique, on s’efforce que cette pratique de chaque instant ressemble à l’idée que l’on s’en fait, alors se crée en nous une division, une séparation.
De plus, l’éveil tel que l’on peut l’imaginer, est toujours limité par nos pensées alors que le véritable éveil est précisément d’aller au-delà des limites de toutes nos productions mentales, de ne pas se laisser enfermer par elles en en voyant la vacuité et en ayant, par la concentration sur la posture et la respiration, la capacité de s’en dégager, de les laisser passer et retourner à leur origine, à ku.
A ce moment-là, le corps-esprit peut se mettre à fonctionner différemment. N’étant plus prisonnier de la séparation entre soi et l’objet que l’on se propose d’atteindre, la pratique de chaque instant devient elle-même réalisation, sans même y penser.
Mais si on devient conscient que cette pratique est réalisation, cela devient une nouvelle forme d’attachement. Maître Dõgen disait que zazen lui-même est la manifestation de l’ultime réalité. On ne peut pas se la représenter, c’est au-delà de toute pensée.
Mais on peut s’harmoniser avec, en allant soi-même constamment au-delà de toutes nos pensées, en les laissant tomber, en laissant ainsi tomber tout obstacle à l’harmonie avec la réalité telle qu’elle est. Si on ne s’attache pas aux pensées pas plus qu’aux perceptions, par exemple comme maintenant le chant des mouettes, alors même les pensées ou les perceptions font partie de la réalité telle qu’elle est et ne constituent pas un obstacle.
Même si un attachement apparaît, c’est seulement un attachement qui fait lui aussi partie de la réalité telle qu’elle est.
Lundi 5 janvier 2004 : Hishiryõ
Faire zazen, c’est faire une seule chose : mettre toute son énergie et son attention dans la pratique de la posture assise et dans la respiration.
Lorsque l’on pratique ainsi, l’esprit devient rapidement clair comme un miroir qui reflète toute chose sans qu’on ait besoin d’y penser, et ce miroir ne garde rien. Il est l’image de l’attitude fondamentale en zazen de ne rien saisir ni rien rejeter. Cette façon de pratiquer, bien qu’elle ressemble à une technique de méditation, est bien au-delà de la technique car lorsque l’on utilise une technique, on a toujours en vue un résultat.
Dans la pratique de zazen, l’objectif, c’est la pratique elle-même, et le résultat, c’est notre façon de pratiquer.
Il n’y a aucune séparation entre notre intention, notre pratique et l’effet de la pratique, simplement parce qu’étant absorbé dans la concentration sur la posture et la respiration, toutes nos arrières-pensées sont abandonnées naturellement. On n’alimente pas ces pensées et elles tombent d’elles-mêmes comme des feuilles mortes. Alors, un esprit libéré de l’emprise des pensées peut se mettre à fonctionner naturellement. Cet esprit qui n’est limité par aucune de nos catégories mentales, on l’appelle parfois hishiryõ ou esprit de Bouddha. Mais aucun nom, aucune désignation, aucune explication ne peut en rendre compte. On peut simplement le vivre, l’actualiser et à ce moment-là, le zazen, au lieu d’être un exercice, devient ce que Dõgen appelait la pratique-réalisation d’un éveil parfait, c’est-à-dire une façon d’être en harmonie avec notre réalité.
Lorsque l’on pratique ainsi et que l’on réalise cela, ce qui revient au même, alors on peut retrouver la paix de l’esprit car on réalise intimement qu’il n’y a rien à rechercher, à obtenir ni à éviter. On peut immédiatement cesser le combat, l’opposition à quoi que ce soit.
En pratiquant ainsi, on peut être véritablement heureux car dans cet instant de pratique, il ne manque rien.
Mardi 6 janvier 2004 : Rentrer à la maison
Pendant zazen, ne continuez pas à ruminer vos pensées. Ramenez constamment votre attention à la posture et à la respiration.
La plupart du temps, les pensées sont des pensées conditionnées par la vie quotidienne mais lorsque l’on entre dans le dojo, on abandonne ses préoccupations de la vie quotidienne et on se concentre sur l’essentiel.
L’essentiel n’est pas de l’ordre de la pensée, n’est pas quelque chose que l’on puisse saisir en y pensant. Dans le zen, le dojo n’est pas le lieu où échanger ses pensées de la vie quotidienne pour des pensées au sujet du Dharma mais pour aller au-delà de toute pensée.
Cela ne veut pas dire tomber dans le vide mais bien plutôt rentrer à la maison, se retrouver enfin chez soi, non pas encombré par tous les attachements que l’on a accumulés mais intime véritablement avec soi-même.
Tant que l’on continue à suivre ses pensées, on est comme quelqu’un qui erre sur les routes d’un pays étranger.
Lorsque l’on se concentre sur la posture, la respiration et qu’on laisse tomber ses pensées alors l’errance cesse et on peut véritablement être assis en paix dans l’intimité avec la réalité de notre vie. Ce n’est pas quelque chose de caché, de lointain mais c’est ce qui nous est le plus intime, familier et que l’on oublie la plupart du temps.
Pratiquer zazen, c’est se rappeler ce qu’est notre vie en réalité, ce que l’on peut pénétrer par la concentration sur la posture et la respiration, comme le tigre pénètre son véritable domaine lorsqu’il entre dans la forêt de montagne ou le dragon lorsqu’il rentre dans l’eau.
Mercredi 7 janvier 2004 - matin : Vivre en tant que bouddha
Pendant zazen, on se concentre sur la posture du corps. En étirant bien la colonne vertébrale entre ciel et terre, on revient constamment à la présence à sa respiration et on laisse tomber toutes ses préoccupations. On est simplement, totalement présent dans la posture assise, sans chercher à saisir ni éviter quoi que ce soit, avec un esprit vaste, accueillant, un esprit qui n’est pas tendu vers quelque chose à réaliser mais qui pratique avec confiance la réalisation elle-même.
Autrement dit, le zazen que nous pratiquons ici et maintenant doit être le zazen de Bouddha et non pas un zazen personnel, avide, pas un zazen de compétition avec soi-même ou avec les autres, pas un zazen dans lequel on est en attente de quelque chose, mais un zazen dans lequel on est complètement réconcilié avec soi-même, simplement un avec ce qui est présent, ici et maintenant, sans s’y attacher et sans vouloir le rejeter non plus.
Zazen n’est pas un exercice mais l’actualisation de notre véritable nature.
Pratiquer ainsi le matin, c’est une incitation à vivre tous les instants de la journée en tant que bouddha, c’est considérer tout ce que nous faisons comme des occasions d’actualiser notre pratique d’éveil.
Mercredi 7 janvier 2004 - soir : La non-séparation
Lorsque l’on pratique zazen, on s’efforce de maintenir une posture juste, en tendant bien les reins, la colonne vertébrale, la nuque, en rentrant le menton. On relâche bien les épaules, on détend le ventre et on étire tout le corps entre ciel et terre.
Même si on s’efforce de pratiquer ainsi, notre pratique n’est pas un exercice. Quand on prend la pratique comme un exercice particulier, on reste complètement en dehors de la véritable pratique qui est au-delà de la pratique elle-même, qui est déjà réalisation.
C’est un point tout à fait essentiel.
Bien sûr, nous pratiquons et nous nous efforçons mais en même temps dans cette pratique, il y a un lâcher prise. On s’oublie soi-même complètement dans la posture, dans la respiration. Toutes nos intentions, nos arrières pensées, sont abandonnées et surtout, on n’entretient pas son mode de pensée ordinaire, on ne cherche pas à saisir quoi que ce soit au moyen de nos pensées. On ne cherche même pas à comprendre l’éveil, le satori, le Dharma de Bouddha, en utilisant la pensée qui discrimine.
Car c’est précisément cette pensée qui discrimine qui nous enferme dans une vision limitée de notre vie, qui nous fait nous percevoir comme séparé des autres, de la nature, du monde, du Bouddha, de Dieu, qui nous fait nous sentir isolé, limité.
Si on cherche à comprendre l’essence du zen en utilisant ce qui, précisément, nous empêche de réaliser la véritable dimension de notre vie, on tombe rapidement dans une impasse. C’est pourquoi nous devons nous encourager à pratiquer avec confiance un zazen dans lequel on laisse tomber tout notre mode de pensée dualiste et où l’on commence à penser du tréfonds de la non-pensée, à partir du corps, de la respiration, de notre être tout entier.
Lorsque l’on pratique ainsi, notre esprit devient beaucoup plus libre. Même si des pensées paraissent, on ne leur donne pas de poids, on ne s’y attache pas. Non pas que les pensées n’aient aucune utilité dans la vie quotidienne mais en zazen, il s’agit précisément d’aller au-delà de nos pensées, de dépasser ce qui nous limite et ainsi, d’abandonner les obstacles à être véritablement soi-même, donc en harmonie avec notre vie, pas seulement notre vie à nous mais la vie de tous les êtres.
Si nos pensées nous limitent, c’est parce qu’elles ont pour principal effet de nous identifier à l’idée que l’on se fait de soi-même, donc à notre propre ego. Lorsque l’on se rend compte que cela devient cause de souffrance, il arrive que l’on veuille s’en libérer.
Mais à nouveau, si on cherche à se libérer seulement soi-même, on tombe dans une impasse car on ne fait que transporter notre égoïsme dans le plan spirituel et on rate la sortie.
C’est pourquoi il est important de pratiquer avec les autres et surtout d’expérimenter dans la pratique notre non-séparation essentielle d’avec les autres.
La Voie du zen que nous suivons est la Voie des bodhisattvas, de ceux qui pratiquent en se sentant solidaires de tous les êtres. On chante même tous les jours : « Aussi nombreux que soient les êtres, nous faisons le vœu de les sauver tous », avant nous-même.
Lorsque l’on pense à ce vœu, on peut avoir l’impression qu’il constitue un sacrifice immense mais en réalité, si on ne se sent pas séparé des autres, ce que l’on fait pour l’autre, on le fait pour soi.
Si on se soucie du bonheur de l’autre, on se soucie du sien car l’un et l’autre ne sont pas séparés. Aider les êtres à s’éveiller, à se libérer, c’est s’aider soi-même à en faire autant.
Dans le mouvement même de se tourner vers l’autre, on se libère soi-même. Illusionné par notre propre ego, on a l’impression parfois que donner aux autres, c’est comme une perte pour soi-même. Mais en réalité, qui donne reçoit, qui donne à zazen reçoit les effets d’une pratique forte, qui donne aux autres reçoit les effets de ce don, en expérimentant la non-séparation qui est le caractère essentiel de toutes nos existences.
Lundi 12 janvier 2004 : Etre « un » avec
Quand chacun est parfaitement concentré, il n’y a rien à ajouter à la pratique de zazen.
Dõgen disait dans le Fukanzazengi : « Si vous vous concentrez d’un seul esprit, cela en soi est réaliser la Voie car la pratique-réalisation est naturellement sans souillure ».
Se concentrer d’un seul esprit, c’est mettre toute son énergie dans la pratique de chaque instant, dans la pratique de la posture, en étirant bien tout son corps entre ciel et terre, dans la pratique de la respiration, en étant attentif à l’inspiration lorsque l’on inspire et à l’expiration lorsque l’on expire, sans chercher à obtenir une respiration spéciale.
Se concentrer d’un seul esprit, c’est mettre toute son énergie et son attention dans la pratique de la posture et de la respiration, sans arrière-pensée.
D’un seul esprit, c’est être un avec la posture du corps, un avec la respiration, sans laisser aucune pensée parasite s’interposer entre soi-même qui fait zazen et zazen lui-même.
Cela veut dire être complètement absorbé par la pratique. S’il n’y a pas de séparation entre soi-même qui pratique et la pratique elle-même, c’est que soi-même est abandonné à la pratique, comme s’il n’y avait plus que zazen qui fait zazen.
« La pratique-réalisation est naturellement sans souillure » : c’est-à-dire sans séparation, sans intervention de l’esprit et du mental qui veut utiliser la pratique pour obtenir la réalisation. Si on abandonne cette attitude d’esprit alors la séparation entre la pratique et la réalisation disparaît.
Etre simplement dans cette posture, dans cette respiration, est l’essentiel de notre pratique, simplement sans rechercher un état d’esprit spécial, une condition particulière.
Il y a un kõan célèbre qui dit que l’esprit ordinaire, quotidien, est la Voie, c’est-à-dire l’esprit tel qu’il est à chaque instant. Si on l’accepte tel qu’il est, sans rechercher rien d’extraordinaire, alors on peut s’asseoir en paix.
Mardi 13 janvier 2004 : Petite histoire du Sûtra du Lotus
Concentrez-vous bien sur votre posture, en tendant les reins, la colonne vertébrale et la nuque.
Rentrez le menton, ne laissez pas la tête pencher en avant.
Mettez toute votre énergie dans la posture de zazen, que la concentration sur la posture soit véritablement le centre de votre vie, ici et maintenant, de sorte que même si les phénomènes apparaissent, telles que la somnolence ou les pensées, les phénomènes qui surgissent pendant le zazen, n’aient plus le pouvoir de vous entraîner ailleurs.
Zazen, c’est toujours revenir à la pratique d’ici et maintenant, avec le corps, en étant en contact avec la respiration. C’est apprendre à ne pas quitter le siège qui nous est réservé (ce dont parle Dõgen dans le Fukanzazengi), pour aller errer sur les terres étrangères.
Les terres étrangères ne signifient pas simplement aller chercher la Voie ailleurs mais tous les objets de nos pensées qui nous distraient de la vie réelle d’ici et maintenant.
Si la concentration reste forte tout au long du zazen, on n’a pas besoin d’aller errer ailleurs.
La concentration n’est pas simplement s’empêcher de penser à autre chose ou sombrer dans la somnolence mais c’est d’être vraiment en contact avec ce qui fait le centre de notre vie, ici et maintenant, notre réalité ici et maintenant.
Lorsque l’on devient intime avec cette réalité, on n’éprouve pas le besoin de penser à autre chose, de chercher autre chose, d’aller ailleurs.
Ainsi, la concentration s’entretient facilement, sans grand effort. Si dès le début du zazen, on n’est pas concentré alors ici et maintenant n’est pas tellement intéressant, l’esprit a envie de s’échapper.
Si, ici et maintenant n’est pas tellement intéressant, c’est également parce que l’on ignore notre véritable nature. On est devenu comme incapable de la reconnaître. Alors l’esprit se porte ailleurs, comme si ailleurs était mieux, comme si après pouvait être plus intéressant que maintenant.
C’est tout à fait l’histoire du Sûtra du Lotus dans laquelle un jeune homme quitte la maison de son père pour aller errer sur les routes d’autres royaumes.
Après un certain temps, il a complètement oublié son origine. Il est devenu un clochard. Son père le fait rechercher, le retrouve, le fait ramener chez lui. Il ne parvient pas à croire que cette belle maison est la sienne car il était habitué à vivre comme un clochard. Aussi, son père est obligé d’user de stratagèmes pour qu’il se familiarise de plus en plus avec cette maison et qu’il finisse par reconnaître que c’est véritablement chez lui et d’accepter d’en être l’héritier.
La concentration sur la pratique de zazen est exactement semblable à cette histoire. C’est ramener notre esprit qui erre sans cesse ailleurs au contact de notre véritable demeure, apprendre à la reconnaître, l’accepter et en devenir l’héritier.
Mercredi 14 janvier 2004 - soir : L’esprit vaste d’Hishiryõ
Pendant zazen, on est assis face au mur et on ne se préoccupe pas des phénomènes autour de nous.
On ne poursuit rien, on ne fait rien de spécial, on est simplement totalement assis, un avec la posture assise.
Si on se concentre sur cette posture en basculant bien le bassin en avant, en étirant la colonne vertébrale et la nuque vers le ciel, en relâchant bien les épaules, en respirant calmement, le ventre bien détendu, l’agitation mentale se calme et l’esprit se clarifie.
Pour cela, il faut abandonner toute intention particulière de réaliser quelque chose de spécial, un état d’esprit particulier, par exemple, un état de non-pensée.
Bien sûr, il ne s’agit pas non plus de se concentrer sur une pensée particulière mais simplement de devenir complètement intime avec son propre esprit, non pas avec les objets mentaux, les pensées qui circulent, qui apparaissent et disparaissent d’instant en instant mais avec l’esprit lui-même.
Si on cherche à devenir intime avec son esprit, on s’aperçoit qu’il est insaisissable. Si on ne cherche plus à le saisir, à l’atteindre, si on se contente simplement d’être concentré sur la posture du corps et la respiration alors, sans le rechercher ni y penser, on devient intime avec l’esprit, avec ce qui est la source de toute pensée, de toute conscience, et qui n’est pas identique avec la pensée, qui ne peut se laisser limiter par rien.
Généralement, l’esprit est obscurci par l’agitation mentale ou bien la somnolence et le plus souvent par les préoccupations, les soucis de la vie quotidienne, ce à quoi on est attaché et qui nous revient constamment.
A ce moment-là, l’esprit s’identifie et se referme sur quelque chose comme une main se ferme et ne peut plus rien recevoir ni accueillir.
Revenir constamment à la concentration sur la posture du corps et la respiration, c’est comme ouvrir la main, lâcher prise d’instant en instant, ouvrir son esprit, ne pas le laisser se refermer sur la pensée.
Cet esprit qui ne saisit rien et ne rejette rien, qui est au-delà de la pensée comme de la non-pensée, on l’appelle hishiryõ, au-delà de l’esprit qui mesure, qui compare, qui juge.
C’est l’esprit vaste de Bouddha, l’esprit qui a été transmis intimement dans le dojo, dans la pratique de zazen depuis le Bouddha Shakyamuni jusqu’à nous.
Si on cherche à l’expliquer avec des mots, cela devient mystérieux mais si on montre la méthode, la façon de s’asseoir, de se concentrer, alors chacun peut faire l’expérience de cet esprit par lui-même.
Car en fait, cet esprit ne peut pas véritablement être transmis.
Ce qui est transmis, c’est la manière, la Voie pour le réaliser et chacun doit expérimenter et réaliser par lui-même.
Lorsque Maître Sekitõ dans le Sandokai dit que l’esprit du grand sage de l’Inde s’est transmis secrètement, intimement de l’Ouest à l’Est, il indique que l’esprit de Bouddha ne peut être réalisé que par chacun.
Lorsque l’on pratique cet esprit, il n’y a plus rien de secret. Il est notre véritable esprit, ce qui nous est le plus intime.
Vendredi 16 janvier 2004 - soir : Revenir à la source
Pendant zazen, revenez constamment à la posture du corps.
Revenir à cette concentration, c’est laisser tomber toutes les distractions de l’esprit, arrêter de suivre ses pensées, arrêter d’entretenir l’agitation mentale ou la somnolence et retrouver un esprit clair, pur, simplement en cessant de s’obscurcir soi-même.
Il n’y a pas une lumière particulière à produire, seulement cesser de créer de l’ombre, de l’obscurité.
En se concentrant sur la posture du corps et sur la respiration, cette concentration est l’occasion de lâcher prise d’avec tout ce qui nous obscurcit l’esprit.
On dit souvent que la pratique de zazen, c’est revenir à la source.
Maître Sekitõ disait : « La source est pure, claire, brillante. » - « Les effluents coulent dans l’obscurité. »
Revenir à la source, c’est revenir au point d’où surgissent toutes nos pensées, nos émotions, nos fabrications mentales.
En général, on n’est pas en contact avec ce point, cette source.
On se tient au niveau des effluents obscurs.
Souvent dans le zen, un maître demande à son disciple : « D’où viens-tu ? ». Cela signifie : où établis-tu ton esprit ?
Demeures-tu dans l’agitation mentale, les pensées, les attachements, les émotions ou as tu fais retour à la source ?
Le retour à la source n’est pas comme un pèlerinage dans le passé ou dans une région lointaine. C’est un retour instantané à l’esprit d’avant l’apparition des pensées.
Ce n’est pas un retour dans le temps car le temps passé est révolu, on ne peut pas y revenir. C’est un retour sur soi-même dans l’instant, un retournement de l’orientation de l’esprit.
Au lieu d’être orienté vers les pensées, les phénomènes mentaux, leur contenu, l’esprit est orienté vers lui-même, vers ce qui existe avant que tous les phénomènes surgissent.
Si on peut pénétrer intimement et profondément ce point, cette source, on réalise notre véritable nature de bouddha. Alors, même si des illusions apparaissent à nouveau, elles exerceront beaucoup moins d’emprise sur nous.
On dit souvent que le zazen lui-même est éveil, satori.
C’est vrai dans la mesure où il y a cette expérience du retour à la source, sinon zazen est simplement continuer à entretenir notre esprit ordinaire.
La différence entre les deux se mesure à ce qui suit.
Si l’on est véritablement capable de revenir à la source, alors notre esprit sera de moins en moins obscurci par nos illusions.
Le pouvoir de la pratique, le pouvoir de l’éveil de zazen, c’est de pouvoir nous libérer de ce qui nous assombrit l’esprit.
Il ne s’agit donc pas d’obtenir quelque chose mais plutôt de cesser de saisir quoi que ce soit, de revenir à ce qui est antérieur à tout attachement, à toute séparation entre soi et les objets de nos perceptions, de nos pensées ou de nos désirs.
Ainsi, la source spirituelle pure, brillante, est elle-même antérieure à la séparation entre la source et les effluents, entre ce qui est pur et ce qui est souillé, entre ce qui est brillant et ce qui est sombre, et l’esprit de zazen est totalement un avec la posture du corps et de la respiration à chaque instant.
Il n’est pas limité à cette posture, à cette respiration mais cela apparaît, se manifeste à l’occasion de la concentration sur cette posture et sur cette respiration.
Samedi 17 janvier 2004 : Au-delà du par-delà
Pendant zazen, on ne suit pas ses pensées, on ne les entretient pas.
Ne pas s’attacher à ses pensées, c’est revenir à l’état d’esprit d’avant l’apparition des pensées. Ne pas s’attacher au contenu des pensées, c’est simplement observer, voir l’apparition et la disparition de tous les phénomènes, que ce soient les bruits dans la cour, les sons dans le dojo, les pensées ou les émotions qui vont et viennent durant zazen.
S’attacher à ses pensées, leur accorder de l’importance, les ruminer sans cesse, est source de confusion.
L’esprit s’échappe de la réalité d’ici et maintenant, devient opaque à ce qui est, perdu dans ses cogitations.
Aussi, comprenant cela on s’attache à un état de non-pensée et même si, sans s’attacher à la non-pensée, on comprend que tous les phénomènes sont au fond vacuité et que l’on s’attache à cette idée, comme le fait remarquer Maître Sekitõ : « Ce n’est pas encore l’éveil ni la libération. »
Suivre les phénomènes est cause d’illusion.
Seulement s’attacher à un principe de vérité n’est pas le véritable éveil car il y a encore un ego qui pense : "Ceci est vrai, cela est faux - Ceci est bien, cela est mal - Ne pas penser = bien, penser = mal - Les phénomènes sont illusion, seulement la vacuité."
Une telle compréhension est limitée car on ne fait qu’opposer les pôles de nos dualités, tout en restant prisonnier à l’intérieur d’elles.
Ceux qui sont en quête de vérité, d’éveil, ont tendance à se précipiter vers une compréhension limitée et à en faire quelque chose. On a vite fait de s’attacher à un principe que l’on croit ultime comme l’unique vérité.
C’est ainsi que l’on devient dogmatique.
Un pas de plus et cela peut devenir le fanatisme : « Seul Dieu existe - ou bien - Bouddha est comme ceci ou comme cela ! »
En fait, il faut réaliser toujours un pas de plus comme dans le kõan du type monté en haut d’un mât de trente mètres de haut, à force de ses efforts, bras et jambes cramponnés au mât.
La véritable pratique commence avec le pas fait au-delà du mât de trente mètres de haut.
C’est dans le lâcher prise de tout ce que nos efforts conscients, notre volonté nous permettent d’atteindre. Si on croit avoir compris le principe du zen, si on croit avoir réalisé l’éveil, la nature de bouddha alors la véritable pratique, la compréhension profonde commence lorsqu’on lâche cette réalisation, que l’on fait un pas au-delà de ce que l’on croit avoir saisi.
C’est le mouvement d’aller constamment au-delà du par-delà de toutes nos conceptions, de toutes nos pensées, qui est la pratique essentielle de zazen. C’est ne pas enfermer la réalité dans nos catégories mentales mais garder au contraire un esprit constamment ouvert à ce qui ne peut pas être défini, ni limité.
Lundi 19 janvier 2004 - matin : Qu’est-ce que c’est ?
En zazen, revenez constamment à la concentration sur votre posture.
C’est ce qui permet d’éviter de dériver soit dans la somnolence, soit dans les pensées.
Lorsque la somnolence prédomine, on se concentre davantage sur l’inspiration.
On inspire profondément plusieurs fois.
On conserve les yeux bien ouverts et on observe attentivement ce qui se passe. Cette observation stimule l’esprit et aide à rester bien réveillé. On observe intimement ce qui se passe dans notre corps, dans notre esprit à chaque instant.
Au début, on a tendance à s’attacher aux phénomènes qui surgissent, au contenu des phénomènes, des pensées, des émotions ou des sentiments.
On s’arrête au phénomène lui-même et dans ce cas-là, on a tendance à juger les pensées bonnes ou mauvaises, les sensations ou les émotions agréables ou désagréables, on a tendance à s’y attacher ou à les rejeter.
Alors, la fonction essentielle de zazen est obscurcie.
En zazen, ce que nous devrions observer n’est pas tant le contenu des pensées ou des phénomènes qui surgissent mais quelle est leur véritable nature.
En ce qui concerne soi-même, il n’est pas si important de se dire : "Je suis une personne comme ceci ou comme cela, avec telle qualité ou tel défaut" car bien sûr cela existe mais ce n’est pas le point de zazen. Le point de zazen, c’est de se concentrer essentiellement sur : qu’est-ce que c’est qui apparaît et disparaît d’instant en instant ? - Qu’est-ce que c’est qui observe attentivement d’instant en instant ?
Cette question mérite de rester ouverte. Nous ne devrions pas nous précipiter pour y trouver une réponse rapide. Si on ne se hâte pas d’y répondre, alors la question opère comme un kõan, comme un révélateur.
Et surtout pendant zazen, cela stimule l’esprit.
Lorsque l’on est suffisamment bien éveillé, il n’est pas nécessaire de continuer à se questionner. On se contente simplement d’être en unité avec la pratique de chaque instant, au-delà de toute question et de tout kõan.
Car le kõan s’actualise dans chaque instant de la pratique.
"Qu’est-ce que c’est ?" - "C’est cela !"
Et "qu’est-ce que cela ?" - "Ici et maintenant, un corps et un esprit assis en zazen."
Si on se dépouille de toutes nos idées préconçues, cela ne peut pas être délimité.
Ce avec quoi nous devenons intimes durant zazen, c’est ce qui n’est pas limité, c’est la nature essentielle de notre existence.
Mondo du lundi 19 janvier 2004 : Les symbolesMercredi 21 janvier 2004 - matin : La réalité telle qu’elle estQuestion : Est-ce que les maîtres zen ont parlé en particulier des chiffres, des nombres ?
Roland Yuno Rech : Non.
En tous les cas, je n’en connais pas. Certains chiffres ont de l’importance dans le zen, mais ce n’est pas en tant que chiffre.
Des maîtres comme Tõzan ont décrit les cinq étapes dans la réalisation de la Voie. Alors on peut dire que le chiffre 5 est important : ce sont les cinq doigts de la main, c’est la complétude. Cela s’appelle les cinq Go-I, en japonais, en chinois.En réfléchissant sur l’évolution spirituelle de quelqu’un, on se rend compte qu’il y a des étapes qui peuvent se ramener au nombre de cinq. Pour d’autres maîtres et d’autres enseignements, on parle des dix étapes de l’évolution d’un bodhisattva.
En général d’ailleurs, les Indiens aimaient bien dénombrer mais ce qui les intéressait, c’était la réalité, ce n’était pas les chiffres.
Mais pourquoi poses-tu cette question ?Parce que les chiffres et les nombres sont un symbole comme un autre.
R. Y. R : Oui, mais justement le zen n’est pas tellement intéressé par les symboles, il est intéressé par la réalité. _ Les symboles font toujours un peu appel à la pensée dualiste, au cerveau gauche.
S’attacher aux symboles, c’est risquer de passer à côté de la réalité. Dans le zen, on dit toujours : "il ne faut pas regarder le doigt qui montre la lune mais la lune elle-même".
Le symbole est toujours comme un doigt qui montre. Cela peut être utile mais si on n’y prend pas garde, on a vite tendance à s’attacher au symbole. Alors que cela devrait être un instrument, simplement.Le symbole, c’est aussi que le doigt n’arrive pas à toucher la lune.
R. Y. R : Oui, mais il n’est pas fait pour la toucher, il est juste fait pour indiquer une direction.
Ce qui est important, c’est d’aller dans cette direction, de regarder dans la direction mais de ne pas rester attaché à ce qui indique la direction que ce soit un signe, un symbole, un discours, une parole, des mots, etc.Cela ne veut pas dire que les mots ne servent à rien et ne soient pas importants, que les symboles soient inutiles mais il faut toujours revenir à ce qu’ils indiquent.
Ce qui est important, c’est ce que l’on essaye de faire.
Lorsque l’on fait zazen le matin, progressivement le jour se lève, le silence de la nuit est remplacé par les différents bruits de la ville.
Si on ne s’attache pas à ces bruits alors notre esprit peut rester silencieux au milieu des bruits.
De même, toutes sortes de pensées surgissent durant un zazen, des souvenirs, des soucis de la vie quotidienne, des sensations, si on ne s’en empare pas, l’esprit reste libre.
Les pensées qui surgissent, comme les bruits à l’extérieur du dojo, n’ont pas de substance fixe. Donc, si on ne les saisit pas, si on ne s’en empare pas, si on les laisse suivre leur cours naturel, ils vont se transformer. Alors le bruit redevient silence, une pensée redevient non-pensée et une autre pensée surgit.
En zazen, on fait l’apprentissage d’un esprit sans obstacle. Les phénomènes en eux-mêmes ne sont pas des obstacles. C’est seulement notre façon d’y faire face, de réagir qui peut créer des obstacles. Aussi, le mérite fondamental de zazen est de laisser chaque chose à sa place, sans rien dramatiser, sans donner un poids excessif à tous les phénomènes que nous rencontrons.
C’est pourquoi on compare souvent ces phénomènes à des nuages qui passent dans le ciel, et la concentration sur le souffle, la respiration pendant zazen, est comme une brise qui fait passer les nuages. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? On ne peut pas le saisir.
Si on les laisse passer, on s’harmonise avec la réalité de la vie telle qu’elle est. On peut trouver un esprit en paix, même dans l’agitation ambiante et sans avoir à trancher, à supprimer quelque phénomène que ce soit.
Mercredi 21 janvier 2004 - soir : Les deux pôles de notre existence
Durant tout le zazen, quoi qu’il arrive, on ramène régulièrement son attention à la posture du corps.
C’est ce qui permet de ne pas s’accrocher à ses pensées mais, au contraire, de les laisser passer car il y a pour nous en zazen une réalité bien plus forte que nos fabrications mentales. C’est le fait d’être pleinement un avec la posture assise, un avec son corps et en unité avec chaque respiration. Lorsque l’on inspire, on devient complètement un corps et un esprit en train d’inspirer.
Il n’y a que l’inspiration, tout le reste est abandonné. _ Lorsque l’on expire, on devient également totalement un avec cette expiration. Particulièrement à la fin de l’expiration, le mental se vide de toutes ses obsessions, de toutes ses complications et on peut retrouver un esprit frais, disponible, qui n’est plus encombré par les multiples pensées de la vie quotidienne. Mais on ne reste pas non plus sur cet état de vacuité. On accueille tous les phénomènes qui surgissent en zazen sans rien saisir et sans rien rejeter.
Ainsi, bien que chacun d’entre nous soit ici et maintenant complètement différent des autres, chacun avec son histoire, son corps, son esprit, avec ses caractéristiques, nous abordons tous la Voie de la même manière.
En zazen, on est en contact avec ce qui nous caractérise, ce qui nous est propre, nos pensées, nos motivations, nos humeurs, telles qu’elles résultent de notre passé, de notre interdépendance avec notre environnement. _ Chacun est dans sa propre position qui est unique mais en même temps, elle se transforme d’instant en instant, car la position dans laquelle nous sommes, ici et maintenant, est complètement liée à notre interdépendance avec les autres, l’environnement. En cela, c’est l’expérience de la réalité la plus universelle, la mieux partagée qui soit. Chacun est dans la même situation : à la fois unique et en même temps, complètement relié aux autres et à tous les phénomènes de l’univers. Aussi, dans l’expérience de la pratique du zen, on prend conscience simultanément de notre différence et de notre identité avec les autres. Pas seulement la différence, comme ceux qui cherchent à tout prix à affirmer leur personnalité en s’opposant aux autres et pas seulement l’identité.
En fait, dans la pratique de zazen, on englobe les deux pôles de notre existence, à la fois seul et ensemble, à la fois unique et semblable aux autres. Il n’y a pas à choisir entre ces deux pôles mais à les embrasser, les inclure, à la fois dans notre pratique et dans notre vie, tout à fait comme en zazen la main droite et la main gauche sont différentes mais rassemblées.
Lundi 26 janvier 2004 - soir : Ni saisir, ni rejeter
Pendant zazen, on revient constamment à la concentration sur la verticalité de la posture. En zazen, le corps mais aussi l’esprit deviennent cette verticalité.
Vertical, cela veut dire relier le ciel et la terre, mais en même temps, c’est être comme une falaise abrupte à quoi rien ne s’accroche, tout à fait comme le mur en face de nous. Même si toutes sortes de pensées, de perceptions surgissent, on ne les poursuit pas, on les laisse passer. Ainsi, on n’en est pas influencé.
Le zazen n’est pas dérangé par les pensées, les émotions, les phénomènes qui surgissent car l’esprit est comme le mur face auquel on est assis, tout à fait vertical, ne laissant rien stagner en lui. On laisse tomber instant après instant toutes nos fabrications mentales.
C’est ce qu’exprimait Maître Yang-Shan en demandant à son Maître Kuei-Shan : « Si un million de phénomènes apparaissaient simultanément, que feriez-vous ? »
Son maître lui avait répondu : « Le vert n’est pas jaune. Ce qui est long n’est pas court. Chaque phénomène est dans sa propre position. Cela n’a rien à faire avec moi. »
Les pensées vont et viennent durant zazen. Bien sûr, elles surgissent de mon esprit mais je ne les saisis pas, je ne m’en empare pas, je ne m’identifie pas avec elles. Ainsi, finalement, elles n’ont rien à faire avec moi. Elles sont là, vont et viennent. Je ne cherche pas à les écarter, ni à m’en emparer.
Parfois, les personnes qui étudient l’enseignement du Bouddha retiennent l’enseignement sur la vacuité et croient que les phénomènes n’existent pas en réalité.
Mais en fait, les phénomènes existent bien, chacun dans sa position et avec ses caractéristiques, de même que chacun de nous ici est unique dans sa propre position, avec ses propres caractéristiques. A la fois, nous sommes interdépendants, nous interagissons en créant, en particulier l’atmosphère concentrée dans le dojo, et en même temps, chacun est exactement lui-même dans sa position. Il n’est pas dérangé par la présence des autres.
Cela ne veut pas dire que l’on soit isolé les uns des autres mais chacun est parfaitement centré sur sa posture, sa respiration. Bien que l’on reçoive l’influence des autres participants dans le dojo, on ne s’attache pas à cette influence.
C’est toujours revenir à l’attitude fondamentale du zen : ni saisir, ni rejeter.
Par exemple, quelqu’un qui est éveillé à la non-naissance de toute chose, même s’il est en relation avec tous les êtres, tous les phénomènes, n’y est pas spécialement attaché.
Même s’il est sujet à la maladie, la vieillesse et la mort, il n’est pas spécialement affecté par les souffrances liées à la maladie, la vieillesse et la mort.
La manière d’être qui est la manière d’être de zazen, permet de se mouvoir librement dans le monde tel qu’il est, d’être en relation avec les êtres sensibles et l’environnement mais cependant de ne demeurer sur rien, d’être limité, obstrué par rien.
Mondo du lundi 26 janvier 2004 : Au-delà des penséesMardi 27 janvier 2004 : Pas de différenceQuestion : Pendant zazen, je laisse passer mes pensées, mes rêveries. Je ne les suis pas. Cela engendre une sorte de révolte et même une sorte d’agressivité dont je ne prends pas conscience tout de suite mais souvent après pendant les cérémonies par exemple. Comment remédier à cela ?
Roland Yuno Rech : En laissant passer aussi cette agressivité de la même manière que les rêveries, les pensées.
Q : Oui mais elle n’apparaît pas...
R. Y. R : Si elle n’apparaît pas, il n’y a pas de problèmes.
Q : C’est qu’elle n’apparaît pas sur le coup.
R. Y. R : Oui mais je te dis « Quand elle apparaît ». Le zazen ne se limite pas au temps du zazen.
Q : Après, j’arrive à la diluer. D’ailleurs, je ne pense pas que cette agressivité apparaisse nettement à mon entourage. Le fait que je ne m’abandonne pas à mes rêveries engendre une sorte de révolte. Je voudrais savoir si c’est évoqué quelque part.
R. Y. R : Cela dépend de comment tu pratiques. Si effectivement, tu mets trop de volonté à ne pas suivre tes pensées, que tu fais un trop grand effort à ne pas les suivre et que tu es plutôt dans une attitude de rejet, c’est capable de provoquer une tension intérieure. Cela te maintient dans une espèce d’état conflictuel, de division.
Alors que l’attitude en zazen, c’est de, réellement, laisser les rêveries, les pensées, apparaître et disparaître d’elles-mêmes. Si tu restes simultanément à l’apparition des pensées, des rêveries, concentré sur la respiration, naturellement, elles passent rapidement sans qu’il y ait un effort pour les rejeter, sans qu’il y ait une tension ou un conflit qui apparaisse entre soi-même qui voudrait laisser passer ou être sans pensées et les pensées qui surgissent.
En réalité, la pratique de zazen se déroule dans une atmosphère tout à fait détendue avec un esprit complètement accueillant, vaste et si les pensées ne stagnent pas dans l’esprit pendant zazen, c’est juste parce que l’on ne s’en empare pas mais ce n’est pas parce qu’on les combat ou les rejette.
Q : Ce n’est pas toujours le cas.
R. Y. R : Mais si tu as besoin de penser dans la vie quotidienne, il faut t’accorder le droit de penser.
Il ne s’agit pas de cultiver une espèce d’état de non-pensée permanent où les pensées seraient le mal et la non-pensée le bien. Il y a des moments où il convient de penser et à ce moment là, il faut être complètement concentré sur le fait de penser. Le moment du zazen est plutôt un moment d’expérimenter un état au-delà de la pensée. Ce n’est même pas un état de non-pensée. C’est un état de ne pas demeurer dans les pensées, de ne pas s’identifier avec elles.
Mais on les laisse aller et venir. C’est arrêter le combat. Il n’y a pas de conflit. Il n’y a pas à se réprimer soi-même : soi qui voudrait penser ou rêver et une espèce de super ego qui dirait : « non, non, tu ne dois pas penser, tu ne dois pas rêver ».
C’est au contraire laisser l’esprit spacieux, vaste.Q : Il me semble bien avoir compris mais, par exemple ce week-end, impossible de l’appliquer.
R. Y. R : Face à cette impossibilité-là, essaye de pratiquer avec l’esprit vaste justement, c’est-à-dire accepte cette impossibilité.
La pratique du zazen, c’est la désescalade, la dédramatisation.
Au lieu d’en rajouter constamment parce que l’on voudrait que les choses soient autrement que ce qu’elles sont, au contraire accepter, c’est ainsi. Il y a des pensées et elles ne veulent pas passer et bien c’est ainsi. On pratique avec l’acceptation de cela et à ce moment-là, les fameuses pensées qui ne veulent pas passer, passeront beaucoup plus rapidement que si tu cherches à t’y opposer ou si tu regrettes leur présence.
Pratiquer zazen, c’est vraiment faire la paix. C’est arrêter le combat. Souvent, les gens qui pratiquent le zazen pratiquent avec l’idée préconçue de comment devrait être l’esprit en zazen et donc, se livrent à une espèce de combat permanent pour atteindre cet état d’esprit juste.Alors, ils se battent constamment contre eux-mêmes parce que cela ne fonctionne pas comme ils le voudraient. Il faut pratiquer avec beaucoup de souplesse, de bienveillance par rapport à ce qui est là.
Avec la pratique de zazen, on devient intime avec ce qui nous caractérise mais on ne demeure pas sur nos caractéristiques personnelles.
On devient intime avec une dimension toujours présente et plus profonde de notre existence.
Par-delà être comme ceci ou bien comme cela, nous sommes en relation avec tous les êtres de l’univers. A un point donné du temps, de l’espace qui est ici et maintenant, toutes ces relations d’interdépendance font que nous sommes ce que nous sommes juste maintenant.
Loin d’être replié sur soi-même, enfermé dans sa bulle, nous sommes constamment en unité avec tout l’univers et tous les êtres sont exactement, au même moment, en unité avec tous l’univers. Proche ou lointain, petit ou grand, c’est la nature même de notre existence qui est ainsi et que nous partageons avec tous les êtres.
Nous sommes à la fois totalement nous-même, unique dans cette position de l’espace temps mais nous partageons cette même expérience avec toutes les existences. Ce n’est pas juste une croyance, c’est la réalité qui fonde la vie. Si on comprend cela intimement à travers non seulement l’intellect mais aussi le corps-esprit en unité, on peut comprendre tous les êtres, toutes les existences.
Pas seulement comprendre intellectuellement mais comprendre au sens d’inclure. C’est ce qui fait souvent dire : « Un seul grain de riz comprend les dix mille Dharmas, tous les phénomènes ». Ce n’est pas qu’il les comprenne intellectuellement mais dans son essence, il n’en est pas différent. Si l’on comprend cela réellement, cela ne peut que contribuer à accroître la solidarité, à accepter les différences et à surmonter les oppositions.
C’est ce dont notre monde actuel en mal d’identité a le plus besoin.
Mercredi 4 février 2004 - matin : Le mouvement dans l’immobilité
Pendant zazen, on est concentré sur la posture immobile, le corps étiré entre ciel et terre, la colonne vertébrale bien verticale. Bien que le corps soit immobile la posture n’est pas figée. Elle est immobile parce que l’on ne poursuit aucun objet. On ne fait aucune action particulière, de saisir, de rejeter ou de poursuivre quoi que ce soit. En ce sens, on est immobile.
En réalité, imperceptiblement le corps bouge pour ajuster le tonus ni trop tendu ni trop relâché de la posture et pour revenir à la verticalité du dos. Il y a constamment d’imperceptibles mouvements pour un retour à l’équilibre. Le corps bouge sans bouger. Il bouge vers le centre (si on peut dire) mais il ne bouge pas en étant entraîné par les phénomènes.
C’est le mouvement dans l’immobilité ou bien l’immobilité avec un certain mouvement. En tous les cas, ce n’est rien de figé, de bloqué.
Dans la vie quotidienne, on est amené à bouger pour effectuer des actions de travail, de déplacement et souvent nos mouvements sont conditionnés par les objets du monde extérieur. Le mouvement le plus typique, c’est la poursuite de quelque chose et la fuite d’autre chose. Si ces mouvements sont trop fréquents, l’esprit devient agité et notre lucidité s’obscurcit.
Un jour, le sixième patriarche, Enõ s’était rapproché de deux moines qui discutaient pour savoir si la bannière qui flottait au vent, était ce qui bougeait ou si c’était le vent qui bougeait.
On peut dire que dans l’ordre des causes, c’est le vent qui fait bouger la bannière car le vent est antérieur au mouvement des bannières. Mais discuter de cette manière, c’est seulement considérer les objets du monde extérieur.
Pratiquer zazen, c’est observer son propre esprit. C’est ce qu’Enõ leur répliqua : « En réalité, ce n’est ni le vent ni la bannière qui bouge mais votre propre esprit. »
Cela ne veut pas dire que le vent ou la bannière ne bouge pas mais quand on est dans la pratique de la Voie, on porte davantage son attention aux mouvements de son propre esprit.
En zazen, l’esprit comme le corps bouge sans bouger. Il ne bouge pas car il n’est pas entraîné par les phénomènes qui surgissent. On ne poursuit pas ses pensées, on ne les entretient pas. On ne cherche pas non plus à fuir les phénomènes qui surgissent telles les perceptions, les sensations, les pensées. En ce sens, l’esprit n’est pas entraîné par le flot des phénomènes mais il bouge imperceptiblement, précisément dans ce mouvement constant de lâcher-prise.
Le mouvement de l’esprit en zazen est un mouvement qui consiste à ne stagner sur rien. C’est un mouvement rapide, répété, un mouvement de contact avec ce qui se passe, le retrait et le laisser passer : voir, sentir et laisser passer. C’est à la fois être présent avec ce qui se passe dans l’instant et en même temps disponible à l’instant nouveau.
Ainsi on peut retrouver un esprit stable et le conserver sans pour autant se couper de la vie quotidienne, de la vie des phénomènes.
C’est la clé d’une véritable liberté qui ne consiste pas à fuir les contraintes, les obstacles, les difficultés mais à les rencontrer sans en être perturbé.
C’est pourquoi la pratique de zazen est si importante pour la vie d’un bodhisattva. C’est ce qui la rend littéralement possible.
Mercredi 4 février 2004 - soir : L’esprit libre
Pendant zazen, nous ramenons constamment l’attention de notre esprit à la posture du corps.
Le bassin est bien basculé en avant.
La nuque et la colonne vertébrale sont étirées vers le haut.
Le menton est rentré, les épaules relâchées et le ventre bien détendu.
On inspire et on expire profondément, calmement et on laisse passer les pensées.
L’esprit est concentré sur la posture qui est immobile. Il ne se laisse pas entraîner par les pensées. Autrement dit, l’esprit n’est pas mis en mouvement par les phénomènes qui apparaissent pendant zazen.
L’esprit reste calme même si l’esprit du mental est agité, c’est-à-dire s’il y a de nombreuses pensées qui apparaissent.
Le fond de l’esprit reste calme car on ne s’empare pas des pensées, on n’est pas entraîné par elles et on ne cherche pas à les combattre, à les rejeter ou à les fuir. On laisse simplement advenir ce qui advient d’instant en instant. Parfois on pense, parfois on ne pense pas, parfois un désir, un souvenir apparaît, on en prend conscience un instant et on les laisse passer.
En ce sens, l’esprit n’est pas non plus totalement immobile. Son principal mouvement est de lâcher prise à chaque instant, de prendre contact avec les pensées qui apparaissent, d’en prendre conscience et aussitôt de revenir à la concentration sur la posture et la respiration et de laisser passer.
Au début, ce mouvement imperceptible de contact et de laisser passer est pratiqué consciemment, volontairement.
On s’y exerce par un effort d’attention mais avec l’habitude de la pratique de zazen ce mouvement de conscience et de lâcher prise se produit naturellement sans que l’ego ou la volonté personnelle n’interviennent.
Alors seulement l’esprit est véritablement libéré de toute entrave. On ne choisit pas entre un état de pensée ou un état de non-pensée, on ne crée pas d’opposition entre les deux. Si une pensée vient-on l’accueille, si elle s’en va, on ne la retient pas.
Parfois, on a tendance à être un peu endormi, en kontin, d’autres fois l’esprit est plutôt agité, en sanran mais ces états ne provoquent pas de réaction, de frustration, on les accueille tels qu’ils sont, sans en rajouter par notre rejet ou notre refus de la situation présente.
En général, les gens qui commencent à pratiquer se font une idée de l’état idéal qu’il faudrait atteindre en zazen et s’efforcent dans cette direction. Ils ont entendu parler du satori, du nirvãna, ils souhaitent atteindre un état sans pensée.
Mais tant que notre pratique est tendue vers ce but, on lui tourne le dos, on se dirige vers l’opposé car un nouvel attachement s’est formé, une nouvelle dualité, une nouvelle opposition entre l’état présent et l’état que l’on attend, que l’on espère pour l’avenir. Et du coup l’esprit reste agité, pas en paix. On a simplement créé une nouvelle sorte d’illusion.
Aussi en zazen, après un effort initial de concentration consciente, pour bien centrer son attention dans la pratique de la posture et de la respiration, on cesse de faire quoi que ce soit, d’intervenir en quelque manière.
Puis surtout, on cesse d’opposer ce qui est présent et ce que l’on souhaite atteindre. On accueille ce qui est tel que c’est. Ainsi, on arrête tout conflit, l’esprit peut véritablement se détendre, lâcher prise, devenir véritablement libre.
Mondo du mercredi 4 février - soir : Zen et problèmes psychologiquesVendredi 6 février 2004 - matin : Revenir à l’origineQuestion : Il me semble avoir lu dans les règles de Maître Deshimaru que quelqu’un qui a des troubles psychologiques ne devrait pas pratiquer zazen. Alors, que faire avec quelqu’un qui voudrait pratiquer, qui n’est pas très bien psychologiquement, voire même paranoïa style agressif parfois, qui veut, en fait, rencontrer des gens par l’intermédiaire du dojo.
Faut-il encourager ou est-ce effectivement dangereux pour cette personne d’aller au fond de certaines angoisses ?Roland Yuno Rech : Si les gens qui ont des difficultés psychologiques ne devaient pas pratiquer zazen, il n’y aurait pas beaucoup de gens qui pratiqueraient, sachant que tout le monde a plus ou moins des difficultés mais cela dépend des difficultés.
Si la motivation de cette personne est juste de venir au dojo pour rencontrer du monde alors ce n’est pas ici qu’elle doit venir, elle ferait mieux d’aller dans un club de rencontre.
Ici, on ne vient pas pour rencontrer du monde, on vient pour pratiquer.En fait cela dépend des difficultés psychologiques. Tous les névrosés font zazen sans problèmes en général mais pour les psychotiques, c’est plus difficile, cela dépend du degré de la psychose.
Il y a dans notre Sangha des schizophrènes qui pratiquent, j’en ai encore rencontré une récemment.
La pratique stabilise cette personne mais elle est très bien suivie psychologiquement et prend des médicaments qui stabilise sa maladie mentale.
Par contre pour des personnes non traitées ou dans un état extrême de délabrement psychologique, le zazen peut les faire complètement éclater et cela devient dangereux.Donc là c’est vraiment un cas d’espèce, il faut voir où en est la personne.
En tous les cas, ce n’est pas une bonne motivation de venir dans un dojo pour rencontrer du monde ou pour se soigner d’une psychose ou d’une névrose.On vient dans le dojo pour la recherche d’une démarche spirituelle.
On pratique avec les difficultés psychologiques que l’on a mais on ne vient pas pour les résoudre. Il ne faut pas tout mélanger.
En général, dans notre communauté, on est très accueillant, il faut vraiment que cela n’aille pas du tout pour que l’on déconseille à quelqu’un de faire zazen. Par exemple lorsque tu dis que Maître Deshimaru avait mis dans ses règles que les gens qui ont des difficultés psychologiques ne devaient pas pratiquer, ce n’est pas exactement cela.
Ce qu’il ne voulait pas, c’était des gens absolument délirants qui dérangeraient le zazen.
Pour lui le critère était : est-ce que les gens peuvent pratiquer avec les autres sans déranger l’ambiance du dojo ?
Et dans le cas de gens très atteints psychologiquement, s’ils arrivent à rester calme pendant une heure et à pratiquer avec les autres, à suivre les règles du dojo, ils sont les bienvenus, il n’y a pas de problème.
Malgré tout, il faut quand même un minimum de motivation sérieuse. Que quelqu’un ait un certain mal-être et pense que la pratique de la méditation pourrait l’aider, d’accord !
Après, par la pratique, sa demande va pouvoir se dépouiller, s’affiner mais si le but est juste de faire des rencontres avec en plus des caractéristiques de paranoïa dans lesquelles les rencontres sont constamment faussées par toutes sortes d’interprétations et de difficultés dans les relations avec les autres alors, ce n’est pas la peine qu’il vienne au dojo. Cela ne l’aidera pas du tout, cela ne va que le compliquer et compliquer l’ambiance du dojo.
Pendant zazen, grâce à la concentration sur la posture du corps et l’attention portée à la respiration, on ne laisse pas l’esprit s’emparer des pensées et encore moins s’identifier à elles.
Ainsi, l’esprit de zazen ne s’obscurcit pas et au contraire devient de plus en plus clair. On laisse passer les pensées, les perceptions, les sensations, les émotions, tous les phénomènes mentaux, on en prend conscience et on les laisse passer.
Ainsi on retrouve constamment un état de disponibilité qui permet de contacter et de faire face à la nouveauté de chaque instant.
Laisser passer les pensées, c’est les laisser retourner à leur source, à leur origine, à leur véritable nature.
Dans le Sandokai, il est dit que les quatre grands éléments retournent à leur propre nature comme un enfant retourne vers sa mère. Ces quatre grands éléments sont les éléments qui constituent tout l’univers.
Dans la vision bouddhiste traditionnelle, ces éléments sont la terre, le feu, l’eau et l’air.
Par la terre, on entend l’élément solide sur lequel on marche mais aussi les os qui constituent notre squelette et sur quoi on peut s’appuyer.
Ce caractère solide est la caractéristique de la nature de la terre tout comme la chaleur est la nature du feu, l’humidité la nature de l’eau et la mobilité la nature de l’air.
Chaque élément, par sa nature, a ses caractéristiques propres, spécifiques. De même, chacun de nous a des caractéristiques aussi bien morales que physiques.
Mais en réalité, ce qui paraît le plus caractéristique, ce qui paraît constituer la nature essentielle d’un élément ou d’un être, n’a pas d’existence propre, indépendante. Le chaud n’existe pas sans le froid, l’humide sans le sec, le solide sans le volatile, le mobile sans l’immobile. Tout comme moi n’existe pas sans toi, le corps sans esprit, l’esprit sans corps.
Tout est animé dans l’univers et l’esprit se manifeste dans toutes choses, dans tous les phénomènes. Alors, quand on dit laisser les pensées retourner à leur source, à leur origine, à leur véritable nature, on veut dire les laisser retourner à la vacuité.
Ce qui n’est pas un pur néant, une absence.
L’origine, la nature de toutes choses, c’est seulement l’interdépendance.
C’est ce que l’on appelle vacuité, au sens d’absence de séparation, de substance propre toujours identique, séparée, absolue.
Revenir à l’origine, c’est revenir à l’interdépendance, au monde sans séparation. En zazen, cela signifie retrouver un esprit vaste qui ne se polarise pas sur une seule chose mais qui englobe toutes choses, qui s’harmonise avec l’origine. Si on comprend cela intimement, cela contribue à dissoudre l’illusion d’un ego séparé sans dissoudre pour autant la perception de notre existence.
Au contraire, cela nous la fait percevoir comme relation. _ Relation, cela veut dire aussi relatif et également solidarité.
La pratique du zen devrait nous encourager à nous sentir solidaire et non séparé de tous les êtres, de la nature.
On devrait en tenir compte dans notre comportement en développant l’esprit et les actions de compassion, le respect de la vie, la protection de la nature et de tous les êtres.
L’autre versant du relatif signifie qu’il n’y a pas d’existence absolue donc il ne peut pas y avoir de dogmatisme ni de fanatisme. Cela devrait encourager un esprit de tolérance, d’acceptation des différences.
C’est ce dont notre société actuelle a sans doute le plus besoin.
Lundi 9 février 2004 : Le « retour »
Pendant zazen, on est tout à fait immobile et concentré sur la posture, le dos bien vertical, le menton rentré, les épaules relâchées, on inspire et on expire profondément.
On est assis face au mur et notre attention est tournée vers l’intérieur pour s’observer soi-même.
On arrête de poursuivre les objets du monde extérieur et on tourne le regard vers l’intérieur. Ce regard éclaire nos caractéristiques et par-delà nos caractéristiques, il éclaire notre véritable nature.
Dans un premier temps, nous pouvons devenir plus intime avec les mouvements de notre esprit : nos émotions, nos désirs, nos motivations mais, lorsque l’on poursuit la pratique, on réalise que toutes ces caractéristiques n’ont pas de substance fixe, propre. Ce que l’on croit être notre personnalité, n’est qu’une construction mentale découpée dans un flux d’événements en perpétuelle transformation. Lorsque l’on réalise cela, on s’approche davantage de notre véritable nature.
Dans le Sandokai, il est souvent question de « retour ». Il est dit : « Les quatre grands éléments retournent à leur propre nature comme un enfant retourne vers sa mère. »
Ces quatre éléments sont les éléments fondamentaux constitutifs du cosmos. Dans la cosmologie orientale, il s’agit de la terre, de l’eau, du feu et de l’air.
Maintenant, on parlerait sans doute de particules élémentaires mais le principe est le même.
La nature de l’eau est d’être fluide, celle de l’air est de se mouvoir, celle de la terre est d’être solide et de soutenir et la nature du feu est de brûler. Mais il ne s’agit pas simplement de ce retour à ces caractéristiques mais à une nature plus fondamentale qui est de n’exister qu’en interdépendance avec tous les autres éléments, c’est-à-dire de ne pas avoir de substance propre, isolée du reste.
Il n’est pas question véritablement d’un retour puisque ces quatre éléments ont toujours été en unité avec leur caractéristique propre et leur nature essentielle.
Il en est de même pour nous. Nous sommes à la fois nos caractéristiques qui nous singularisent et en même temps, nous participons à la même nature que les quatre éléments et tout ce qui constitue l’existence de l’univers, c’est-à-dire l’interdépendance, l’impermanence, la vacuité.
Il ne s’agit pas de concepts et pendant zazen, on peut en faire l’expérience. C’est cela qui constitue le « retour ». _ Même si nous n’avons jamais été séparés de notre véritable nature, nous avons perdu le contact avec elle. Au lieu d’intégrer l’impermanence, de l’accepter, de réaliser un esprit fluide, sans obstacle, nous avons souvent, au contraire, l’esprit qui se coagule, qui s’attache, qui refuse le changement. Bien que notre véritable nature soit l’interdépendance avec tous les êtres, nous vivons souvent comme isolés des autres, au lieu d’en être solidaires. Le retour à notre véritable nature est d’expérimenter à nouveau cette interdépendance et qu’elle devienne la source de nos actions, de notre vie. Si la véritable nature de notre existence est vacuité, sans substance fixe, propre, faire retour à cette véritable nature est lâcher prise d’avec nos attachements, nos fixations mentales, nos préjugés. Alors la pratique de zazen devient comme le mouvement de retour à une manière d’être plus authentique. C’est redevenir intime avec ce que nous sommes en réalité, profondément, avec ce qui ne nous a jamais quittés et que nous oublions trop souvent.
Mondo du lundi 9 février 2004 : Comportement dans le dojoMardi 10 février 2004 : Vivre « zen »Question : "Dans le livre « Vrai zen » de Maître Deshimaru, il préconise qu’à la fin de zazen les pratiquants partent et quittent le dojo rapidement et j’ai constaté que cette pratique ne se fait plus. Qu’est-ce qui fait que cela a changé ?"
Roland Yuno Rech : Une partie des personnes part rapidement...
Non, en fait il n’y a rien de changé. Maître Deshimaru voulait éviter que le dojo ne devienne un lieu trop social. Il voulait que les gens viennent au dojo pour se concentrer sur la pratique et non pas pour se faire des amis.
Mais, il est important que les gens puissent se rencontrer, avoir la possibilité d’un échange après le zazen, à condition que cela se fasse dans un esprit désintéressé.
C’est ce qui se passe ici.
Ceux qui en ont envie ou qui prennent le temps pour cela, restent ensemble une demi-heure après zazen, trois fois par semaine. Du temps de Maître Deshimaru, on passait beaucoup de temps après zazen mais souvent avec lui.
On faisait comme ici, on prenait un thé, une tisane, on buvait un verre. Il faut comprendre l’esprit de cette recommandation et ne pas devenir trop rigide non plus sur ce genre de règle. Sinon, cela voudrait dire que les gens viennent au dojo et repartent sans se dire à peine bonsoir, sans se connaître, sans avoir l’occasion d’un échange et ce serait vraiment dommage.C’est l’occasion d’ailleurs, de préciser que ces tisanes du soir, sont ouvertes à tout le monde. Ce n’est pas un club privé pour les anciens et les débutants sont les bienvenus.
Pendant zazen, si on veut fixer son esprit sur un point particulier de la concentration, par exemple le contact des pouces, on s’aperçoit souvent qu’il est difficile d’immobiliser l’esprit.
Toutes sortes de phénomènes surgissent : des pensées, des sensations et des perceptions alors, au bout d’un moment on oublie le point de concentration. Si on s’oppose à cela, si on cherche à rester définitivement concentré, le zazen peut devenir comme une lutte contre la distraction, contre les pensées qui vont et viennent, pour rester dans un état bien spécifique de non-pensée, de totale concentration sur un point.
Mais si, observant cela, on réalise que ces phénomènes qui vont et viennent, n’ont pas de substance propre et sont aussi impermanent que notre volonté d’être concentré alors bien qu’existants, ces désirs, ces pensées, ces perceptions, retrouvent leur véritable nature de fluidité, d’interdépendance. On peut les observer pour ce qu’ils sont réellement. Ils ne sont pas « rien » mais ils ne sont rien de fixe, de stable, d’autonome, rien à quoi on puisse s’attacher, rien non plus qui puisse réellement nous déranger.
Car l’ego qui pourrait être déranger est lui-même tout à fait insubstantiel.
Si on réalise cela intimement, il ne nous reste qu’une seule chose à faire : voir ce qui se passe et laisser passer, ne rien faire du tout et laisser les phénomènes retourner à leur origine au lieu de leur donner plus d’importance qu’ils n’en ont réellement en les combattant.
Dans la vie quotidienne, on ne peut pas toujours agir ainsi.
Parfois il faut prendre position, parfois il faut agir énergiquement dans certaines situations. Mais le plus souvent, nous dépensons beaucoup d’énergie pour des choses qui n’en valent pas vraiment la peine, tout simplement parce qu’à un moment donné, on leur attache trop d’importance.
Pratiquer zazen chaque matin nous aide à remettre chaque chose à sa place dans notre vie. C’est-à-dire une place non-nulle mais très relative. Cela aboutit à dédramatiser bien des situations et bien des phénomènes. La mentalité de notre temps perçoit cela comme urgent et c’est une des raisons pour lesquelles le zen attire tant de monde. Le mot « zen » est même devenu un nom commun, une aspiration commune.
C’est une aspiration à vivre davantage en harmonie avec la réalité telle qu’elle est.
Vendredi 13 février 2004 - matin : Le message du Sandokai
Pendant zazen, revenons constamment à la concentration sur la posture et à l’attention à la respiration, notamment en laissant bien descendre l’expiration jusqu’au bout. C’est ce qui donne à la pratique de zazen sa stabilité, ce qui permet de se sentir véritablement enraciné en zazen.
Beaucoup de gens, à l’heure actuelle, sont un peu comme des fantômes flottants, sans pied, balayés par le vent, les différentes modes, les différents courants, subissant toutes sortes d’influences, sans racine véritable, flottants au gré de désirs, d’aversions passagères.
La pratique de zazen nous permet de retrouver des racines. D’ailleurs, on compare souvent la posture de zazen à un arbre dont les racines seraient l’enracinement dans le zafu.
C’est le fait de bien pousser la terre avec les genoux, sur le zafu avec le centre du périnée et en même temps à partir de là il y a un mouvement de pousser le ciel avec le sommet de la tête comme les arbres qui recherchent la lumière et s’élancent toujours plus vers le ciel. Plus un arbre s’élève plus il a besoin de racines profondes et vastes, larges. Dans notre vie c’est la même chose.
Qu’est-ce que c’est que cet enracinement ?
Il y a tout d’abord cet enracinement dans la concentration, la posture du corps, le hara, cette zone d’énergie située sous le nombril qui donne la stabilité qui permet de ne pas se laisser entraîner par l’agitation mentale, les pensées, les émotions qui vont et viennent mais au contraire de les observer pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire à la fois comme manifestations naturelles de notre ego qui n’est pas celui des autres et en même temps des phénomènes issus de la vacuité.
Notre propre ego est lui-même sans substance fixe, totalement et constamment interdépendant de tous les phénomènes de notre environnement proche ou éloigné.
Revenir à la racine (parfois on parle de revenir à la source de notre vie, de ce qui fait notre vie), c’est percevoir intimement cette interdépendance, ce lien, cette relation avec les autres, la nature, le monde dans lequel nous vivons.
Cette non-séparation est notre véritable racine.
La concentration sur la posture, sur la respiration, le samãdhi de zazen donne un enracinement en profondeur et l’observation, la perception de notre non-séparation d’avec les autres, d’avec tous les êtres donnent à cet enracinement sa largeur.
C’est la dimension horizontale, la dimension de la vie sans séparation qui devient le fondement de notre action dans la vie quotidienne.
Si on est seulement concentré, on peut devenir étroit d’esprit, comme quelqu’un qui aurait des œillères, qui ne verrait pas plus loin que le bout de son nez. L’observation de l’interdépendance, de la relation avec tous les êtres donne le regard vaste, la vision large qui situe notre vie dans le contexte universel et qui permet de surmonter nos points de vue égoïstes, limités pour aller dans le sens d’une solidarité croissante avec les êtres vivants. C’est ce qui permet de réaliser que la racine et les branches, les feuilles, les fruits ne sont ni séparés ni fondamentalement différents. Ce sont simplement les mots, l’attachement aux mots, aux catégories mentales qui créent les séparations et dans la réalité il n’y a que relation et interdépendance.
C’est le message fondamental du Sandokai.
Lundi 16 février 2004 - soir : Etre un avec sa respiration
Pendant zazen, continuez à bien vous concentrer sur votre posture. Ne laissez pas votre tête s’incliner vers l’avant, redressez-là.
A partir de la taille on étire la colonne vertébrale et la nuque ainsi le corps tout entier est étiré entre ciel et terre. On apporte le plus grand soin à corriger soi-même sa propre posture, notamment à en ajuster le tonus de manière que la posture ne soit ni tendue, ni relâchée mais juste entre les deux.
On inspire et on expire profondément. On devient complètement un avec l’inspiration quand on inspire.
Se concentrer sur la respiration n’est pas seulement une sorte d’exercice, c’est devenir la respiration elle-même. On oublie tout le reste, les préoccupations de la vie quotidienne ou tout objet à atteindre à travers la pratique de zazen, pour simplement se contenter d’être un avec la pratique de chaque instant notamment avec la respiration.
Donc un avec l’inspiration quand on inspire, un avec l’expiration quand on expire. Cela ne veut pas dire commencer à penser à la respiration, en évaluer la durée, la profondeur mais simplement être intime avec le mouvement de la respiration, totalement présent dans chaque instant de l’inspiration, même chose évidemment pour l’expiration.
Ainsi ce mouvement et cette fonction tout à fait ordinaire et en même temps vital de la respiration à laquelle on ne pense pratiquement jamais, devient le centre de notre vie.
On devient complètement un corps et un esprit en train d’inspirer et d’expirer calmement. C’est ce qui nous permet de laisser tomber toutes autres préoccupations et de contacter l’actualité de notre vie juste maintenant. Tout le reste est sans importance. Si on pratique ainsi, même si par certain côté il y a une forme d’exercice dans la pratique de zazen avec une intention particulière, en réalité lorsque l’on devient complètement un avec la pratique de l’instant, c’est bien au-delà d’être un simple exercice.
C’est réaliser l’unité de notre vie, corps et esprit en unité, pratique et réalisation en unité. On n’attend rien au-delà de la pratique de cet instant-ci et ainsi l’esprit devient paisible et libéré de toutes attentes et de tous regrets, simplement dans la plénitude de l’instant.
Cela se réalise au-delà même de nos pensées. Ce n’est pas quelque chose à quoi on pense, cela se réalise naturellement par le pouvoir de la concentration. La pratique de la concentration sur la posture et la respiration est la racine de notre pratique et à partir de cette racine, l’esprit devenant calme et clair, on peut voir toutes choses de notre vie clairement. Cette vision clarifiée devient comme le fruit de la pratique. Bien évidemment l’un et l’autre ne sont pas séparés. Tout se réalise pendant le même zazen, dans un même instant de zazen aussi ne gâchez pas cet instant en poursuivant vos pensées ou bien en somnolant.
Tout ceci vaut également pour chaque instant de la vie quotidienne.
Mardi 17 février 2004 : User librement de la pensée
Pendant zazen, revenez constamment à la concentration sur votre posture.
Ne laissez pas votre corps s’incliner sur l’avant ou sur le coté. Concentrez-vous bien sur la verticalité de votre dos. Inspirez et expirez profondément, ne laissez votre esprit stagner ni dans les pensées ni non plus dans un état de non-pensée. En zazen, parfois on pense, parfois on ne pense pas. C’est comme le ciel parfois parfaitement clair, parfois nuageux. Si on ne fait que penser, ce n’est pas zazen, c’est juste continuer à ruminer ses pensées.
Par contre, si on se concentre fortement sur la posture et la respiration et que l’on parvienne à un état de non-pensée, cet état n’est pas non plus la véritable pratique de zazen.
L’alternance de pensées et non-pensée est quelque chose de naturel comme l’alternance du ciel bleu et des nuages. Le propre de notre pratique est d’embrasser les deux d’un seul regard. C’est penser sans pensée. C’est laisser venir les pensées sans s’y attacher, sans les rejeter. C’est ne pas opposer pensée et non-pensée. Certains sont très attachés à la pensée, d’autres souhaiteraient vivement parvenir à ne pas penser mais l’une n’existe pas sans l’autre. Aucun de ces deux états n’a d’existence réelle, permanente, substantielle. Ils n’existent que l’un par rapport à l’autre.
Le courant du bouddhisme Mahãyãna a constamment rappelé cela pour insister sur la vacuité. Ce n’est pas que les choses n’existent pas, que les pensées n’existent pas mais elles n’ont une existence que relative à leur contraire, tout comme le haut et le bas, soi et les autres, le présent et le passé, le présent et le futur.
Tous ces couples d’opposés ne sont que des constructions de notre mental. Si on voit cela clairement, cela permet de se détacher de ses pensées, non pas ne pas penser mais user librement de la pensée, sans se laisser enfermer dans ce que l’on pense.
D’une manière plus générale, c’est vivre le cœur des phénomènes de ce monde sans en être possédé. On resitue chaque chose, chaque évènement à sa juste place et soi-même aussi (évidemment).
Ainsi on est plus attentif aux relations, aux changements qu’à nos idées fixes, ce qui permet de retrouver un esprit fluide et une vie plus harmonieuse, plus en accord avec la réalité.
Mercredi 18 février - matin : L’éveil, un mouvement dynamique
Pendant zazen, on recommande souvent de se concentrer sur l’expiration, d’expirer longuement, profondément en allant jusqu’au bout de chaque expiration ceci afin de corriger la mauvaise habitude que l’on a prise d’expirer très faiblement et ainsi de ne pas laisser la place à une profonde inspiration. Certaines personnes oublient parfois d’inspirer profondément. Tout le temps dans l’expiration, ils inspirent très peu. En zazen, n’oubliez pas de laisser se faire une inspiration profonde. L’inspiration et l’expiration sont totalement liées, interdépendantes, comme le pas en avant est lié au pied qui reste en arrière. Il ne peut pas y avoir seulement un pas en avant, sauf à être unijambiste. De la même manière en zazen, le fait de pousser le ciel avec le sommet de la tête est lié au fait d’être bien enraciné dans le sol. On ne peut pas étirer correctement la colonne vertébrale sans en même temps détendre le ventre et prendre fermement appui sur le sol. De même, la conscience hishiryõ en zazen ne consiste pas à rester dans un état de non-pensée, d’absence de pensée mais à partir des pensées qui surgissent, d’aller au-delà de la pensée. C’est-à-dire de ne pas s’attacher aux pensées mais d’en prendre simplement conscience, ne pas les rejeter, ne pas y demeurer non plus. Hishiryõ, c’est comme le mouvement de la marche en kin hin. C’est toujours aller au-delà dans un mouvement qui ne stagne pas sur quoi que ce soit.
L’éveil enseigné par le Bouddha Shakyamuni, contrairement à ce que l’on a cru au départ, ne consiste pas à sublimer dans un nirvãna qui serait l’extinction totale de l’existence dans ce monde. C’est ce que rêvaient de réaliser certains yõgis indiens mais ce n’est pas l’enseignement du Bouddha. Il a enseigné d’être libre de nos illusions. En zazen, on peut traverser toutes sortes de phénomènes, de pensées, d’émotions, sans y demeurer. De même on peut rester dans le monde de la vie sociale sans adhérer à nos illusions.
Au contraire, chaque phénomène que nous rencontrons dans la vie quotidienne est l’occasion de dépasser nos petits attachements, nos préjugés, nos visions limitées. Il n’y a pas d’éveil sans s’éveiller à partir de quelque chose, c’est-à-dire à partir de l’illusion. Seulement l’éveil, n’existe pas.
L’éveil est un mouvement dynamique. C’est s’extraire de l’illusion, c’est aller au-delà. C’est en cela qu’il peut aider tous les êtres, non pas comme un état d’esprit spécial mais comme une libération de nos états d’esprit pathologiques. Comme disait toujours Maître Deshimaru : « C’est le retour à la condition normale » c’est-à-dire en harmonie avec la réalité de nos existences. Evidemment, cela ne peut se réaliser que dans l’existence elle-même, dans les phénomènes.
Mercredi 18 février 2004 - soir : La même existence
Pendant zazen, continuez à bien vous concentrer sur votre posture et ramenez votre attention à ce qui est le centre de votre vie, ici et maintenant, ensemble dans ce dojo, assis sur un zafu dans une posture stable, détendue. Le corps est étiré entre ciel et terre, le menton rentré, les épaules relâchées, le regard posé devant soi sur le sol. On inspire et on expire profondément et on laisse passer ses pensées. Lorsque l’on pratique ainsi, au bout d’un certain temps, l’esprit se clarifie, l’agitation mentale est apaisée et l’on peut se regarder profondément, se voir soi-même. Alors, on peut voir tout d’abord ce qui constitue nos caractéristiques, les sensations de notre corps plus ou moins raide, plus ou moins détendu, une respiration plus ou moins profonde avec un plexus solaire parfois détendu, parfois un peu contracté. Toutes sortes de pensées relatives à notre vie quotidienne, remontent à la surface, un souvenir, les évènements récents de la journée écoulée, notre façon d’y avoir fait face.
Chacun sur ce zafu dans ce dojo est venu avec sa propre histoire, ses caractéristiques personnelles. Chacun est différent. En zazen, on prend conscience de ce qui nous caractérise mais simultanément.
Bien que nos pensées, nos sensations soient produites par nous-même, par notre corps et esprit, nous voyons de plus en plus clairement que nous ne sommes pas réductibles à ces pensées. Ces pensées sont nous-même mais nous ne sommes pas ces pensées. Alors aucune ne demeure, elles vont et viennent comme des nuages dans le ciel. Même ce qui nous paraît le plus caractéristique de nous-même est impermanent, fluctuant suivant les moments, les circonstances, suivant les relations d’interdépendance qui s’établissent à un moment donné.
On peut voir intuitivement que ce que nous croyons être notre ego, n’est que le fruit de relations au-delà de nous même, au-delà de toutes les idées fixes que l’on peut se faire sur soi-même. Alors, nous pouvons devenir intimes avec ce qui n’est pas spécifique à nous-même et que nous partageons avec tous les êtres, c’est-à-dire notre existence en relation avec les autres que l’on appelle souvent vacuité. Il ne s’agit pas d’un néant mais de la vacuité d’une conception fausse d’un ego séparé.
Réaliser cela intimement, profondément et en tirer toutes les conséquences, c’est renouveler l’éveil de Bouddha par nous-même, juste maintenant. C’est voir au-delà de nos caractéristiques ce que nous partageons, ce que nous avons de commun avec tous les êtres. Si nous observons notre vie sous cet angle alors, naturellement l’égoïsme diminue et la sympathie pour les autres, pour tous les êtres vivants se développe car au fond nous sommes tous embarqués dans la même existence.
Mondo du 18 février 2004 - soir : Si tu rencontres Bouddha, tue le !Lundi 23 février 2004 : Une barque pour traverserQuestion : La vacuité, l’impermanence ne seraient-elles pas une illusion de plus ?
Roland Yuno Rech : Cela dépend de ce que l’on en fait mais tout peut devenir une illusion si une pensée même vraie devient un objet d’attachement.
Par exemple, si on s’attache à la vacuité, on adopte une position dogmatique par rapport à la vacuité. On peut devenir quelqu’un de nihiliste, qui ne va voir que le versant de la vacuité et ne pas voir que la vacuité n’existe pas sans les phénomènes alors qu’ils sont interdépendants.
La vacuité est la nature même des phénomènes. L’attachement à la vacuité peut vite devenir une nouvelle forme d’illusion. Nãgãrjuna disait même que c’est la pire de toutes parce que la vacuité est un enseignement fondamental et non théorique.
Il ne s’agit pas d’établir la vérité absolue, il s’agit de libérer les êtres humains de leur attachement qui les font souffrir. Le principal attachement, c’est l’attachement à une construction égotique dont on a tendance à faire un absolu.
La meilleure manière de saper cet attachement à l’ego, c’est d’en démontrer la vacuité, c’est-à-dire qu’il n’a pas de substance propre, qu’il n’existe que dans des relations d’interdépendance. Si on voit la vacuité comme la véritable nature de notre existence, la vacuité est source de libération. L’expérience vécue de la non-substance de notre ego, permet de diminuer l’égoïsme et de vivre plus en harmonie avec la réalité et à ce moment-là, ce n’est pas une illusion.
Dés ses premiers sermons, le Bouddha sans arrêt a mis en garde les êtres humains contre l’attachement à des notions, y compris aux notions les plus simples du bouddhisme qui peuvent devenir des illusions.
Dans le zen, on a poussé la pointe extrême avec la mise en garde célèbre : « Si tu rencontres Bouddha, tue-le. » alors que le Bouddha est pour tous les bouddhistes, ce qu’il y a de plus précieux, de plus sacré, de plus vrai. « Si tu rencontres Bouddha, tue-le. » c’est pour que Bouddha ne devienne pas une illusion, une idée limitée que l’on aurait tendance à s’approprier. Croyant avoir rencontré le Bouddha, on le réduirait à la dimension de nos catégories personnelles, à notre compréhension limitée.
L’enseignement de Bouddha est une constante mise en garde envers toutes les formes d’attachement. Cet enseignement est dit et répété dans les grands textes classiques du zen tel le Shin Jin Mei : « S’attacher aux phénomènes est source d’illusions mais s’attacher à la vacuité n’est pas le véritable éveil. » Dans le Sandokai, ce thème revient constamment comme une mise en garde par rapport à cette récurrence de l’esprit d’attachement qui peut se porter sur les vérités les plus fréquentes du bouddhisme et les pervertir.
Q : Je voulais te poser cette question par...
R.Y.R : Maintenant en réalité, il faut tenir compte de cette mise en garde. Même la réponse peut devenir un objet d’attachement.
Cela veut dire que l’on ne peut jamais en finir, jamais s’arrêter !
Lorsque l’on pratique zazen, on est concentré sur la posture, sur la respiration. On cesse d’utiliser sa conscience personnelle, de penser consciemment, volontairement.
On se contente simplement de voir clairement ce qui apparaît à chaque instant et de laisser passer.
En pratiquant ainsi, on s’harmonise naturellement avec la Voie. Cette harmonie se réalise inconsciemment et naturellement. On réalise un esprit qui ne stagne sur rien.
Cet esprit ne peut pas véritablement être expliqué. Lorsque l’on veut expliquer l’enseignement du Bouddha, les explications ne sont que des moyens, des approximations.
Bien que le Bouddha ait prêché chaque jour ou presque, pendant plus de 45 ans, il a finit par dire que pendant ces 45 années en réalité il n’avait rien dit. Ce n’est pas qu’il n’ait pas parlé mais ce qu’il avait dit, était simplement l’indication d’une direction où aller pour s’harmoniser avec la réalité. Cette réalité ne peut pas être expliquée ni comprise avec un esprit qui discrimine. Le simple fait même de parler de réalité implique qu’on l’oppose à une illusion, à quelque chose d’irréel. Or la réalité que l’on expérimente en zazen, est au-delà des catégories mentales de réel ou d’illusoire. Le propre de l’expérience de zazen et de l’essence de l’éveil de Bouddha, est de réaliser un état d’esprit qui ne peut pas être enfermé dans des catégories mentales et surtout de ne pas s’attacher à des notions quelles qu’elles soient, même le Dharma du Bouddha.
D’ailleurs Bouddha qualifiait lui-même son enseignement de « barque pour traverser sur l’autre rive » mais une fois sur l’autre rive, porter la barque sur le dos est parfaitement vain.
Nous devons suivre l’enseignement jusqu’au point où il devient inutile. La véritable pratique du zen commence là où l’enseignement devient inutile. On l’a souvent comparée à la voie de l’oiseau qui ne suit pas de trace qui n’en laisse pas derrière lui non plus et qui pourtant ne perd pas son chemin.
Mardi 24 février 2004 : La non-séparation
Durant zazen lui-même, toutes sortes de phénomènes apparaissent : le chant des mouettes, des sensations physiques, des sensations du dos, des genoux, des pensées qui apparaissent, disparaissent, parfois une émotion qui va et vient.
Dans l’enseignement du zen, on dit que ces phénomènes surgissent de la vacuité. Alors parfois, on peut avoir l’impression que ce que l’on appelle la vacuité, est quelque chose de séparé des phénomènes, un lieu d’où tout surgit ou bien une réalité à part qui serait la source de toutes choses. Mais si on essaye de pénétrer ce lieu de la vacuité, en le confondant parfois avec l’absence de pensée, on s’aperçoit qu’en réalité la vacuité elle-même ne peut être ni saisie ni pénétrée. Tout ce que l’on peut percevoir, ce sont simplement des pensées et même les pensées au sujet de la vacuité ne sont guère que des pensées.
De la même manière, on parle parfois de mujo, l’impermanence. On parle même du démon de mujo qui frappe à certains moments de la vie lorsque beaucoup de choses changent, comme si l’impermanence était quelque chose qui gouvernait les phénomènes de notre vie, de l’extérieur.
Ainsi, on a tendance à recréer des entités : la vacuité, l’impermanence, l’interdépendance des phénomènes.
Parfois on parle de nature de bouddha présente dans tous les êtres comme si c’était quelque chose à l’intérieur de soi. Des fois, on dit que la nature de bouddha est présente dans tout l’univers alors on pense que ce quelque chose existe dans l’univers, quelque chose de séparé, une entité. Si on veut saisir la nature de bouddha ou bien l’interdépendance, on ne rencontre en réalité que des phénomènes ou des pensées au sujet de l’impermanence ou de la vacuité ou de la nature de bouddha. Ces entités sont parfaitement insaisissables, ce sont juste des fabrications mentales. Elles n’ont pas d’existence propre, autonome. Par conséquent, il est tout à fait vain de pratiquer en pensant que l’on va réaliser la vacuité ou la nature de bouddha comme quelque chose de spécial.
Cela ne veut pas dire pour autant que la vacuité, l’impermanence, la nature de bouddha n’existent pas. Mais la nature de l’existence, de cette vacuité, de cette nature de bouddha, ce n’est pas d’être des notions avec leur nature propre, leur existence propre mais d’être simplement la véritable nature de tous les phénomènes. Cela n’existe jamais comme quelque chose séparé de nous-même. La vacuité n’est pas plus séparée des phénomènes que la nature de bouddha n’est séparée de chacun d’entre nous, pas plus que la paume de notre main ne peut être séparée du dos de la main, ni l’endroit et l’envers d’une feuille de papier.
Cette non-séparation, cette non-séparativité est justement ce que l’on veut indiquer, exprimer lorsque l’on parle de vacuité ou de nature de bouddha.
C’est ce que l’on peut réaliser intimement en zazen lorsque l’on pratique dans une totale concentration en cessant de vouloir saisir quelque chose car l’esprit qui veut saisir, crée le fossé de la séparation.
Hier soir, on parlait du fait que le zen n’est pas tellement répandu. Même si tout le monde en parle, peu le pratiquent. Quelqu’un évoquait le fait qu’il n’y a rien à obtenir dans le zen alors cela est difficile à accepter. Rien à obtenir ne signifie pas l’absence mais au contraire la totale présence de ce que chacun au fond de soi rêve de réaliser. Si on ne peut pas l’obtenir, c’est parce que ce n’est pas séparé de nous, ce n’est pas un objet, c’est ce que nous sommes en réalité. Dès que l’on veut mettre la vacuité, la nature de bouddha ou Dieu à l’extérieur de soi, on en fait juste un objet dénaturé. Même si on fait beaucoup d’efforts pour le contacter, ces efforts ne mènent à rien car ce que l’on poursuit ou croit pouvoir obtenir étant devenu un objet, n’a plus rien à voir avec l’essence de notre vie. Dans notre pratique, le fait de ne pas créer d’objet, ne constitue pas du tout une ascèse, une sorte de sacrifice, une voie difficile mais au contraire la réalisation intime de l’essence, non seulement de notre vie mais de la vie qui est non-séparation.
Mercredi 25 février 2004 - soir : Se concentrer sans demeurer sur rien
Pendant zazen, concentrez-vous bien sur votre posture.
Si des pensées continuent à apparaître durant le zazen, ne vous attachez pas à leur contenu. Observez plutôt le processus de la pensée : comment elles apparaissent, comment elles disparaissent et comment par conséquent elles sont sans substance fixe.
L’important en zazen n’est pas de voir à quoi on pense mais comprendre ce qu’est « penser ».
Ce n’est pas se laisser tromper ou attirer par le contenu des pensées mais observer intimement la nature même du phénomène de pensée. Si vous observez ainsi, vous ne vous laisserez pas entraîner par les pensées. A peine apparue et observée, la pensée retourne naturellement à sa source. L’esprit reste constamment libre et disponible, non encombré par les résidus de pensées.
Revenez constamment à l’attention, à ce qui se passe juste ici et maintenant dans votre pratique. Se concentrer totalement sur la pratique de chaque instant est important car cette concentration elle-même est le but de la pratique.
Il n’y a pas un but à atteindre au-delà de la pratique elle-même. Pratiquer avec un esprit qui ne recherche aucun objet mais qui est totalement présent dans l’instant, est déjà la réalisation de la pratique.
C’est notre façon de pratiquer et notre manière de nous harmoniser avec la réalité à laquelle on s’éveille en zazen. On observe la vacuité de nos fabrications mentales, on pratique le lâcher-prise par rapport à toutes ces fabrications Et cette expérience est répétée d’instant en instant.
Un jour, un disciple avait demandé à Maître Enõ de lui enseigner l’essence de son Dharma. Enõ avait répondu : « Ne pensant ni au bien ni au mal, qu’elle est ta nature originelle juste maintenant ? ».
Et le disciple s’est instantanément éveillé.
S’observer soi-même sans jugement de bien, de mal, de vrai, de faux, sans s’attacher aux phénomènes qui surgissent d’instant en instant, c’est déjà réaliser notre véritable nature qui ne se laisse pas enfermer dans les catégories mentales et avec laquelle on peut s’harmoniser en réalisant un esprit vaste.
Cet esprit englobe toutes choses d’un seul regard sans demeurer sur rien.