Nous présentons cette traduction par Alice Richemont d’un chapitre du Shobogenzo de maître Dogen. Il s’agit d’un document spirituel important pour connaître notre tradition du Zen Soto. Mais, en pratique, actuellement en Europe et aussi au Japon depuis l’ére Meiji, les moines zen peuvent se marier. Dans ce cas il n’est donc plus question de quitter la vie de famille, mais de faire de cette vie de famille un lieu de pratique de la Voie. Pour cela les moines et les nonnes qui font le vœux de mettre la pratique de l’enseignement du Bouddha au centre de leur vie, s’efforcent de transformer leur sentiment d’attachement égoïste à leur famille en attitude d’amour bienveillant et en pratique de la compassion.
Yuno Rech
Ju signifie « recevoir », et kai « signifie les préceptes bouddhistes ». Aussi, jukai signifie « recevoir les préceptes ». La voie traditionnelle pour entrer dans l’ordre bouddhiste est de recevoir les préceptes. Il y a une cérémonie marquant l’entrée dans la vie bouddhiste ; devenir un bouddhiste. Maître Dogen accordait une grande valeur au fait de recevoir les préceptes ; dans ce chapitre il explique ce qu’est cette valeur, et donne un aperçu de la cérémonie de recevoir les préceptes.
Zen-en-shingi dit, « Les bouddhas des trois temps disent tous que quitter la vie de famille est réaliser la vérité. Les patriarches des générations successives qui transmirent le sceau de l’esprit de Bouddha étaient tous des sramanas. Peut-être fut-ce par la stricte observance du vinaya qu’ils furent capables de devenir des modèles universels pour le triple monde. Par conséquent, en pratiquant (za)zen et en investiguant la vérité, les préceptes sont le principal. Si nous ne quittons pas l’excès et ne nous gardons pas de l’erreur, comment est-il possible de réaliser l’état de bouddha et de devenir un patriarche. (Voici) la méthode (pour) recevoir les préceptes : les trois robes, et le bol, doivent être fournis, avec des vêtements neufs et propres. Si vous n’avez pas de vêtements neufs, lavez (de vieux vêtements). N’empruntez pas de robes et de bol à un autre pour monter sur l’estrade et recevoir les préceptes. Concentrez-vous de tout votre cœur et soyez vigilants à ne pas aller à l’encontre des circonstances. Assumer la forme du Bouddha, obtenir les préceptes de Bouddha, recevoir ce que le Bouddha reçut et utilisa : ce ne sont pas de minces affaires. Comment pourraient-elles être traitées à la légère ? Si nous empruntions les robes et le bol d’un autre, même si nous montons sur l’estrade et recevons les préceptes, nous ne recevrions pas du tout les préceptes. Ayant manqué à les recevoir, nous deviendrions des gens sans préceptes pendant toute la vie, fraternisant sans raison dans la lignée de la vacuité, et consommant en vain de pieuses offrandes. Les débutants dans la vérité n’ont pas encore mémorisé les préceptes du Dharma ; ce sont les maîtres qui, en ne disant rien, font tomber les gens dans cette erreur. Maintenant une sévère exhortation a été donnée. On souhaite ardemment que vous la graviez dans vos cœurs. Si vous avez déjà reçu les préceptes de srâvaka, vous devriez recevoir les préceptes de bodhisattva. C’est le début de l’entrée dans le Dharma. »
Dans les Cieux de l’Ouest et les Terres de l’Est, où que se soit passée la transmission entre Patriarches bouddhistes, au début de l’entrée dans le Dharma, il y a inévitablement le fait de recevoir les préceptes. Sans recevoir les préceptes, nous ne sommes jamais les disciples des bouddhas et jamais les descendants des patriarches - parce qu’eux ont considéré « quitter l’excès et se garder de l’erreur » et « pratiquer (za)zen et investiguer la vérité » comme équivalents. Les mots « les préceptes sont le principal » sont déjà le trésor-de-l’œil-du-vrai Dharma lui-même. Réaliser bouddha et devenir un patriarche est inévitablement recevoir et maintenir le trésor-de-l’œil-du-vrai Dharma ; par conséquent les patriarches qui reçoivent la transmission authentique du trésor-de-l’œil-du-vrai Dharma reçoivent et gardent les préceptes bouddhistes. Il ne peut y avoir un Patriarche bouddhiste qui ne reçoive pas et ne maintienne pas les préceptes bouddhistes. Certains les reçoivent et les maintiennent en vertu du Tathâgata, ce qui, en chaque cas, est avoir reçu le sang vivant. Les préceptes bouddhistes à présent authentiquement transmis de bouddha à bouddha et de patriarche à patriarche, furent exactement transmis seulement par le Patriarche ancestral de Sugaku, et, transmis cinq fois en Chine, atteignirent le patriarche fondateur de Sokei. Les transmissions authentiques de Seigen, Nangaku, etc, ont été transférées jusqu’au jour présent, mais il y a de vieux vétérans peu fiables et leurs semblables qui ne les connaissent pas du tout. Ils sont vraiment très pitoyables. Ce « nous devrions recevoir les préceptes de bodhisattva ; c’est le début de l’entrée dans le Dharma » est seulement ce que les pratiquants devraient savoir. L’observance selon laquelle « nous devrions recevoir les préceptes de bodhisattva » est authentiquement transmise, dans chaque cas, par ceux qui ont longtemps étudié en pratique dans le sanctuaire intime des Patriarches bouddhistes ; elle n’est pas réalisée par des gens négligents et paresseux. Dans cette observance, en chaque cas, nous brûlons de l’encens et faisons des prosternations devant le maître- patriarche, et demandons à recevoir les préceptes de bodhisattva. Une fois la permission accordée, nous prenons un bain et nous nous purifions, et nous mettons des vêtements neufs et propres. Ou bien nous pouvons laver les vêtements existant, puis nous pouvons répandre des fleurs, brûler de l’encens, faire des prosternations et montrer de la vénération, et puis les revêtir. Nous nous prosternons amplement devant les statues et les images, nous nous prosternons devant les Trois Trésors, et nous nous prosternons devant les vénérables patriarches ; nous devenons libres des diverses entraves ; et (alors) nous sommes capables de rendre pur le corps-et-esprit. Ces observances ont été depuis longtemps authentiquement transmises dans le sanctuaire intime des Patriarches bouddhistes. Après cela, à l’endroit de pratique, l’âcârya qui préside ordonne dûment au receveur de se prosterner, de s’agenouiller debout et, les paumes jointes, de dire ces mots :
« Je prends refuge dans le Bouddha, (je) prends refuge dans le Dharma, (je) prends refuge dans la Sangha.
Je prends refuge dans le Bouddha, honoré parmi les humains.
Je prends refuge dans le Dharma, honoré au-delà du désir. Je prends refuge dans la Sangha la plus honorée des communautés.
J’ai pris refuge dans le Bouddha, j’ai pris refuge dans le Dharma, j’ai pris refuge dans la Sangha. » (Dit trois fois.)
« Le Tathâgata, l’état de vérité ultime, suprême, juste et équilibré, est mon grand enseignant, dans lequel je prends maintenant refuge. A partir de ce moment, je ne serai plus dévoué aux démons malfaisants et aux non-Bouddhistes. Ceci grâce à la compassion du(Thâtagata). C’est grâce à sa compassion. » (Répété trois fois).
« Bons fils ! Maintenant que vous avez écarté le faux, et vous êtes voués au vrai, les préceptes vous entourent déjà. Vous recevrez les Trois Purs Préceptes Résumés. »
« Un : le précepte de l’observance des règles. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non garder ce précepte ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Deux : le précepte de l’observance de la loi morale. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non garder ce précepte ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Trois : le précepte de faire abondamment du bien aux êtres vivants. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non garder ce précepte ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Chacun des précédents Trois Purs Préceptes Résumés ne doit pas être violé. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non les garder ? »
Réponse : « Je peux les garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.) « Alors vous devez garder ces choses. » (Le receveur fait trois prosternations et s’agenouille debout avec les paumes jointes.)
« Bons fils ! Vous avez déjà reçu les Trois Purs Préceptes Résumés. Vous recevrez les Dix Préceptes. Ce sont juste les purs et grands préceptes des bouddhas et bodhisattvas. »
« Un : ne pas tuer. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Deux : Ne pas voler. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Trois : Ne pas rechercher la luxure. De votre corps présent jusqu’à la réalisation de votre corps de Bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Quatre : Ne pas mentir. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Cinq : Ne pas vendre d’alcool. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Six : Ne pas discuter des transgressions des autres bodhisattvas, qu’ils soient laïcs ou qu’ils aient quitté la vie de famille. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Sept : Ne pas vous vanter ou critiquer les autres. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Huit : Ne pas donner à contrecœur le Dharma ou les possessions matérielles. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Neuf : Ne pas vous mettre en colère. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Dix : Ne pas insulter les Trois Trésors. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non le garder ? »
Réponse : « Je peux le garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.)
« Chacun des Dix Préceptes précédents ne doit pas être violé. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, pouvez-vous ou non garder ces préceptes ? »
Réponse : « Je peux les garder. » (Demandé trois fois, répondu trois fois.) « Alors vous devez garder ces choses. » (Le receveur fait trois prosternations.)
« Les Trois Dévotions précédentes, les Trois Purs Préceptes Résumés, et les Dix Sérieuses Interdictions, sont ce que les Bouddhas ont reçu et gardé. De votre corps présent jusqu’à la réalisation du corps de Bouddha, alors vous devez garder ces seize préceptes. » (Le receveur fait trois prosternations.)
Puis nous chantons le (chant) Sanscrit (qui commence) « Shi-shi-kai... », après quoi nous disons : « Je prends refuge dans le bouddha, je prends refuge dans le Dharma, je prends refuge dans la Sangha. » (Puis le receveur quitte le lieu de pratique.)
Cette observance de recevoir les préceptes n’a pas manqué d’être authentiquement transmise par les Patriarches bouddhistes. Ceux qui furent les semblables de Tantra Tennin et Sramenera Ko de Yakusan, ont de même reçu et gardé (ces préceptes). Il y a eu des patriarches qui n’ont pas reçu les préceptes des bhiksus, mais jamais aucun patriarche n’a manqué de recevoir ces préceptes de bodhisattva authentiquement transmis par les Patriarches bouddhistes. Nous les recevons et les gardons sans faillir.
Shobogenzo Jukai
Année non enregistrée.
Traduction d’Alice Richemont, revue par Yuno Rech.
© Dojo zen de Nice - 2005