Question : J’ai plusieurs questions sur les cinq skandhas. La perception, c’est reconnaître ?
Reconnaître un serpent d’une corde, cela c’est la perception ?
R.Y.R : Oui, je vais te laisser poser tes questions, mais est-ce que tout le monde sait de quoi il s’agit à propos des skandha ?
Pas mal de monde ne les connaît pas. Donc je vais en dire quelques mots avant que tu ne continues, sinon ce mondo ne veut rien dire.
Lorsque l’on chante l’Hannya Shingyõ à la fin du Zazen, dans les premières phrases il est dit : lorsque le bodhisattva de la compassion, Kannon, Avalokiteshvara, pratique la Grande Sagesse, il voit qu’il n’existe que cinq skandhas.
Comme je vous le recommande toujours quand vous lisez des textes sur le bouddhisme ou le zen, il faut traduire cela et savoir ce que cela veut dire par rapport à notre pratique de zazen. Cela veut dire que lorsque l’on pratique l’observation de soi en zazen, on tourne son attention vers soi-même, alors on ne voit que cinq skandhas, c’est-à-dire que l’on ne voit pas d’ego.
On dit toujours - pour apprendre à se connaître soi-même - mais soi-même, on ne le voit jamais, cela n’existe pas. Ego, moi, soi, cela n’existe pas en tant qu’entité. Ce que l’on voit, ce que l’on perçoit, ce que l’on peut reconnaître en s’observant soi-même, c’est : un corps, des sensations, des perceptions, des productions mentales et une conscience, c’est à dire les cinq skandas ou agrégats.
Les sensations dans le bouddhisme et en psychologie moderne, c’est un peu différent. Dans le sens du bouddhisme et donc dans le deuxième skandha, c’est ce que l’on perçoit en termes d’agréable, de désagréable ou de neutre. Les perceptions, celles dont tu parles, c’est le troisième skandha. C’est ce qui résulte du contact entre les organes des sens, les objets et la conscience du mental. Par exemple, c’est la conscience visuel par rapport aux objets visuels. Contrairement à la conscience en tant que cinquième skandha qui est simplement la conscience de la présence de quelque chose. La perception inclut la reconnaissance, le discernement de ce que c’est. Ce n’est pas seulement qu’il y ait une couleur mais c’est une couleur bleu, la couleur du ciel. Le quatrième skandha est un "fourre-tout" parce que ce n’est ni le corps, ni les sensations, ni les perceptions, ni la conscience mais c’est tout le reste de l’activité mentale. C’est principalement, tout ce qui est de l’ordre de l’émotion, du désir, de l’aversion et tout ce qui est motivation, volonté, tout ce qui conduit à l’action. Mais aussi la conceptualisation, les idées et par exemple, l’idée que l’on se fait de soi-même. Si on ne voit pas qu’en réalité, il n’y a que les cinq skandhas et si on croit qu’il y a un ego, un soi, un moi, une personnalité, tout ce qu’on met là dedans, c’est fabrication mentale du quatrième skandha. Cela ne veut pas dire que l’ego, le soi, le moi n’existe pas mais c’est seulement en tant que produit à l’intérieur du quatrième skandha.
Alors, pourquoi se livrer à ce genre d’analyse ?
C’est le point de départ de la Sagesse de Bouddha.
Qui veut entrer dans la Sagesse du Bouddha doit commencer par percevoir les cinq skandhas. C’est à travers la perception des cinq skandhas et du fait qu’il n’y ait que cinq skandhas, que l’on peut parvenir à une vision ou une perception réaliste de soi-même : rien d’autre que cinq skandhas. C’est le début de la Sagesse.
La deuxième étape dans l’Hannya Shingyõ, c’est de percevoir que chacun de ces cinq skandhas sont vides. Vide ne veut pas dire pur néant ou n’existant pas mais existant seulement dans l’interdépendance.
La troisième étape de la progression dans la Sagesse, c’est de voir que non seulement les cinq skandhas sont vides mais aussi que tous les Dharmas sont vides.
Généralement, on dit que les cinq skandhas recouvrent la totalité de la réalité. Tout ce qui existe, se situe nécessairement dans les cinq skandhas. Mais en fait, dans la philosophie bouddhiste, ce n’est pas tout à fait vrai. Tous les philosophes de l’Abhidharma ont dit, bien sûr, qu’il y a cinq skandhas qui définissent les choses conditionnées, les Dharmas conditionnés, mais il y a aussi les Dharmas inconditionnés. C’est-à-dire des réalités ultimes qui existent par elles-mêmes.
Par exemple, suivant les courants, on dit que le nirvãna est un Dharma non-conditionné. Aussi bien le nirvãna provisoire, réalisé dans cette vie que le nirvãna définitif, le Parinirvãna, après la mort. Dans les Dharmas inconditionnés, on y a mis également l’espace. Dans l’Hannya Shingyõ il est donc dit : non seulement les cinq skandhas sont vides mais aussi tous les Dharmas. Tous les Dharmas sont vacuité. Cela inclut toutes choses, tout ce qui existe, y compris le nirvãna.
Tout cela, ce n’est pas de la philosophie. Ceux qui ne connaissent pas bien le bouddhisme, peuvent avoir l’impression que c’est un cours de philosophie bouddhique où on ne voit pas très bien à quoi ces trois étapes pour aller plus loin dans la vacuité conduisent, à quoi cela sert.
Tout cela conduit à la quatrième étape qui consiste à dire que dans la vacuité universelle, donc dans ku, tout est vacuité, y compris les enseignements du Bouddha, les Quatre Nobles Vérités, les douze causes interdépendantes et aussi qu’il n’y a ni naissance ni mort, ni souffrance ni délivrance de la souffrance. C’est comme une négation totale de ce que l’on appelle le Dharma, en tant qu’enseignement de base (les Quatre Nobles Vérités, les douze causes d’interdépendances) de l’enseignement du Bouddha.
Dans la sixième étape, il n’y a rien à obtenir : Mushotoku. C’est là que veut en venir l’Hannya Shingyõ. _ On peut comprendre les cinq skandhas et se dire que tous les phénomènes de la vie quotidienne sont illusoires, sans substance mais il y a quand-même le Dharma, le nirvãna et ces choses-là deviennent des nouveaux objets d’obtention : on pratique pour obtenir le Dharma, le nirvãna.
Et cela devient une nouvelle cause d’illusion, de dualité, une nouvelle obsession de l’ego, qui veut attraper cela. On ne fait que transporter l’esprit habile du niveau quotidien au niveau spirituel. Et finalement, cela devient l’obstacle à la réalisation véritablement du Dharma et du nirvãna.
Alors le remède, c’est la compréhension, l’acceptation de la vacuité universelle, y compris du Dharma et du nirvãna. _ Il n’y a donc plus d’autre solution que d’être mushotoku. Cela s’impose comme la seule manière évidente de vivre si on veut être en harmonie avec le Dharma, avec la réalité, avec la vacuité.
C’est la septième étape de l’Hannya Shingyõ.
Le bodhisattva qui réalise cela, qui accepte qu’il n’y a rien a obtenir et qui devient mushotoku, peut réaliser un esprit sans obstacles et sans peur. Et cela permet précisément d’aller au-delà du par-delà sur la rive du nirvãna et de réaliser véritablement le Dharma de Bouddha, en ce qu’il a de salvateur, ce qui libère.
Volontairement, je fais un teishõ à la place d’un mondo car on chante l’Hannya Shingyõ tous les jours et que beaucoup des gens ne connaissent pas les cinq skandhas. Et il est enseigné que si on n’a pas la vision des cinq skandhas, on a pas même franchi la première étape sur la Voie de la Sagesse. C’est vraiment la porte d’entrée. Il faut commencer par cela. Si on ne voit pas qu’il n’y a que cinq skandhas, alors on s’attache à un ego et dès le départ, on est dans la mauvaise direction.
Maintenant, tu veux des précisions sur les cinq skandhas ?
Q : J’en ai déjà eu deux ! Mais la troisième, c’est la conscience, je ne comprends pas ce que c’est.
R.Y.R : La conscience, c’est d’être conscient de quelque chose, de la présence de quelque chose. C’est difficile à discerner par rapport à la perception. Mais par exemple : être conscient qu’il y a un corps et non pas, c’est mon corps ! Tu vois la différence ? Il y a un corps, il y a une respiration, il y a des sensations, il y a des perceptions...
Q : C’est ce qui me permet de me distancier ? ...
R.Y.R : C’est être conscient de la présence de l’un des quatre autres skandhas. Après, de quoi s’agit-il exactement ? C’est la perception qui le discerne. La conscience est simplement comme un miroir qui reflète exactement ce qui est sans décider ce que c’est. Simplement conscient de la présence, il y a quelque chose. D’accord ?
Q : Bon... Je comprends pourquoi je ne sais pas ce que c’est !
R.Y.R : C’était une bonne question car cela me donne une bonne occasion de préciser cela.