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Universalité du Bouddhisme

De l’expérience de la non dualité au refondement de l’éthique

lundi 11 juin 2007, par Gyobutsu Ji

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Conférence de R. Rech pour le colloque sur l’universalité du Bouddhisme à La Gendronnière du 8 au 11 Juin 2007

Universalité du Bouddhisme : De l’expérience de la non dualité au refondement de l’éthique

Le Bouddhisme dont il sera question dans cette conférence, est la pratique de l’Eveil transmise depuis Shakyamuni grâce aux Maîtres de la transmission et particulièrement en Europe, il y a quarante ans par Maître Deshimaru.

En zazen, elle nous harmonise avec la véritable nature de notre existence au-delà des oppositions sectaires, de l’attachement aux dogmes et aux rites.

Ce Bouddhisme est universel, car tous les êtres humains peuvent en expérimenter les intuitions fondamentales, en tous lieux et en tous temps : souffrance produite par la non acceptation de l’impermanence et du non-ego ; éveil et libération quand leur acceptation nous fait mener cette vie sans séparation que nous partageons avec tous les êtres.
Chacun peut suivre cette voie qui réunit méditation, sagesse et éthique. Lorsqu’elle est enracinée dans la pratique du zazen, elle ne dépend ni de l’intelligence, ni de la culture,ni de nos caractéristiques personnelles.

Elle redonne un sens profond à notre vie et un fondement aux valeurs qui guident notre action.

Elle contribue ainsi à résoudre la crise de notre civilisation liée à l’emprise d’une vision exclusivement dualiste de l’homme et du monde,cause de conflits et de la perte des fondements spirituels de la vie humaine.Ceci provoque le doute et le désespoir chez de nombreuses personnes.
La Voie du Zen Soto que nous transmettons, permet de retrouver l’unité du corps et de l’esprit,de la pratique et de l’éveil,de soi et des autres,de soi et la nature et de soi et Bouddha.
Sans réaliser l’unité du corps et de l’esprit, les plus profondes intuitions intellectuelles restent des savoirs sans effets sur notre vie réelle. Si le corps et l’inconscient n’intègrent pas ce que l’esprit croit avoir compris, cette compréhension n’est pas réelle et ne transforme pas nos façons de vivre. On peut croire avoir compris que tout est impermanent mais se déprimer d’avoir perdu quelque chose à quoi on était attaché. L’éducation du Zen, le gyoji harmonise compréhension de l’esprit et pratique avec le corps par la concentration sur la posture, les gestes, la respiration. Ainsi, pratiquer sampai rend humble inconsciemment. Or, il n’y a pas d’humilité consciente ! Il en est de même pour l’éveil.

Malgré tous les progrès de la science, des maladies graves se développent à cause de l’affaiblissement de nos systèmes imunitaires. La prévention de ces maladies exige de revenir à une sagesse du corps à laquelle prépare le gyoji des sesshin zen : équilibre entre immobilité et mouvement, méditation et samu. Questionné sur sa sagesse, Maître Hyakujo répondit : « Quand j’ai faim, je mange, quand je suis fatigué, je dors ». Il aurait pu ajouter : « et quand je mange, je mange ; quand je dors, je dors ».

Notre véritable corps-esprit est constitué des mêmes éléments que tout l’univers. Notre ego n’est que la réunion de cinq agrégats. A aucun moment, il n’en est séparé. Réaliser cela nous fait réaliser la vraie vie, sans naissance, ni mort, en unité avec tous les êtres. Pour continuer à nous harmoniser avec elle, nous recevons les préceptes et devenons moine ou nonne. Etre réellement sans demeure, c’est ne demeurer dans aucun préjugé et pouvoir rencontrer l’autre tel qu’il est. Cela permet d’accueillir toute situation avec un œil neuf et de vivre tous les aspects de l’existence comme autant de koan qui nous éveillent à la réalité.

C’est aussi ne s’identifier à aucun groupe : l’humanité entière est notre vraie communauté, la sangha universelle.

L’expérience de notre identité profonde avec tous les êtres permet d’accepter nos différences et d’apprécier notre diversité. C’est un aspect de l’esprit souple qu’enseignait Maître Nyojo comme le fruit de zazen avec le corps et l’esprit dépouillés.
Abandonner l’attachement au mental qui discrimine est un bon remède à l’intolérance et à la tentation du communautarisme.

Pratiquer la voie avec ce tas de chair rouge, découvrir ce véritable corps qui n’appartient ni à soi, ni aux autres, nous permet de pénétrer l’ici et maintenant de la vie réelle sans y être attaché. Maître Joshu offrait également une tasse de thé à celui qui était déjà venu ici et à celui qui n’y était pas déjà venu. Il en est de même pour le maintenant, cette dimension sans dimension du temps que le mental ne peut concevoir mais que nous pouvons vivre en étant un avec la respiration.

Les hommes rêvent souvent de vie éternelle et se tournent vers les religions dans l’espoir d’y accéder, mais cela reste une espérance comme disent les chrétiens.
Vivre ici et maintenant avec notre véritable corps est l’occasion d’expérimenter la vie reliée à tous les temps et tous les lieux, la vie sans naissance et sans mort, la vie guérie de la soif constante d’un ailleurs, d’un autre temps qui nous fait vivre dans l’illusion.
Or une vie illusoire est insatisfaisante. La frustration éprouvée stimule l’enchaînement des désirs insatiables. L’industrie en profite mais l’espoir du bonheur et de la libération en reste déçu. Cette déception attend des compensations et la roue du samsara tourne toujours plus vite, jusqu’au vertige.

La sagesse du corps et de l’esprit en unité nous invite à nous concentrer totalement sur notre pratique du moment. Après déjeuner nous lavons notre bol. Au son de la cloche nous allons faire samu et quand le bois retentit nous retournons faire zazen. Réaliser qu’à part cela il n’y a rien d’autre à chercher est le style de vie de notre famille du zen soto. Etre un avec le thé quand nous le buvons, un avec le riz quand nous le mangeons. Notre pratique nous apprend cette vie sans séparation.

Le monde dans lequel nous vivons est perçu par nos organes des sens et c’est notre esprit qui s’en fait une représentation qu’il prend pour la réalité. Lorsque l’on devient intime avec le fonctionnement de l’esprit on réalise que « la réalité telle qu’elle est » comme on dit, est insaisissable tout comme notre esprit. Il ne nous reste plus qu’à lâcher notre désir de s’appuyer sur quelque chose de permanent.
C’est ce à quoi nous invite Kanjizai qui a vu clairement que ce qui constitue notre monde est sans substance. Refuser cette vérité universelle est s’exposer à vivre dans l’illusion. Lorsque le voile de cette illusion se déchire on risque d’entrer en dépression ce qui est la maladie mentale la plus répandue à notre époque.

Les trois rencontres de Shakyamuni avec un vieillard, un malade et un cadavre, autrement dit avec l’impermanence, furent pourtant ce qui déclencha son esprit d’éveil. Il se rappela qu’il existe une manière d’être qui permet de vivre heureux et libre au milieu de ces contraintes existentielles : c’est la rencontre avec un moine qui lui rappela son expérience de samadhi qui lui avait fait entrevoir la libération de la souffrance. L’espoir est apparu d’une libération possible. Il est devenu réalité vécue en zazen lorsque Shakyamuni réalisa son unité avec tous les êtres de l’univers. C’est cela qu’il transmit à Mahakasyapa, cette expérience que Maître Dogen appelle Jijuyu Zanmaï. Si le bouddhisme est universel c’est parce que l’essence de l’expérience spirituelle qu’il véhicule est la dimension universelle de notre existence, au-delà des divisions dans lesquelles notre fonctionnement mental nous enferme. Lorsque je regarde la fleur, la fleur me regarde. Quand Shakyamuni et Mahakasyapa communièrent dans l’attention pure portée à la fleur, la Dharma fut transmis. Aller au-delà de la division sujet-objet est vivre le mystère du non savoir, le « fushiki ! » de Bodhidharma. C’est l’accès immédiat à la poésie du monde, à l’enseignement de mujo seppo.

Cette expérience fonde notre notre foi dans le fait que l’ultime réalité est révélée dans chacune de nos pratiques. Nous n’avons pas besoin de courir après beaucoup d’expériences : pénétrer totalement une seule pratique suffit. Alors la pratique n’est plus un apprentissage mais la réalisation de l’éveil. Cela ne dépend pas de la durée mais du lâcher prise immédiat de ce qui fait séparation. L’enseignement de fu- zenna fut le dernier enseignement de maître Deshimaru avant son dernier voyage en 1982 : ne pas créer de souillure dans la pratique ni de séparation dans nos vies. Telle est la contribution majeur du Bouddhisme zen soto pour aider à surmonter la crise du monde actuel dans lequelle les séparations et les conflits se multiplient.

Si nous pensons, parlons, agissons avec un esprit purifié, sans souillure (fu-zenna), la paix et le bonheur nous accompagnent et rayonnent autour de nous. La réalisation des grands maîtres nous le montre. Cela aide à la réalisation de la voie par tous les êtres.C’est le dynamisme de l’éveil qui remplace la poursuite des illusions. Cela implique que nous ne nous laissions pas polluer par l’esprit de la technique qui gouverne le monde actuel. La grande crise écologique dont on commence à sentir les manifestations, a son origine dans une certaine interprétation de la Genèse où il est dit que l’homme est mis dans la nature pour la soumettre. Puis Descartes a proclamé que l’homme devait devenir le maître et possesseur de la nature, grâce à la puissance de son esprit calculant.

Sans nier les bienfaits du progrès des sciences et des techniques, le zen peut en corriger les effets dévastateurs en nous ouvrant à la conscience hishiryo qui ne mesure pas mais perçoit immédiatement notre unité avec tous les êtres.Cette unité ne nie pas notre différence mais elle la dépasse, nous évite d’y rester enfermés. Comme en se regardant dans le miroir de zazen : cela est moi mais je ne suis pas cela. Je ne me laisse pas enfermer dans mes fabrications mentales, y compris celles sur la différence et l’identité. Le monde de la technique tend à aliéner les êtres humains. Pris dans le règne de l’avoir, ils sont souvent assimilés à des objets dans le monde du travail et réduits à n’être que des facteurs de production. Le monde de la pratique du dharma, le gyoji, n’est pas celui où l’on tente de se rendre maître et possesseur de la nature, mais celui ou l’on actualise sa véritable nature : pas la nature de Bouddha que nous possédons mais que nous sommes. Et cette nature est mu-bussho, non nature,existence illimitée.

Le samu pratiqué avec un esprit mushotoku est éveil à notre unité avec l’environnement. Il est service rendu aux autres à travers l’utilisation de notre temps et de notre énergie mis au service de la communauté. N’attendant pas de récompense, il est activité pure, pratique du don, libération de l’esprit de calcul qui régit les rapports économiques. _ Transformer le travail aliénant en travail libérateur est une autre contribution du bouddhisme zen soto à la résolution de la crise du monde moderne. La pratique du dharma nous recentre sur l’être ensemble sur la voie où nous dépassons notre solitude d’êtres identifiés à notre petit ego. Assumer pleinement notre vie en interdépendance avec tous les êtres devient le fondement du sens de notre vie en tant qu’êtres éthiques, écologiques, et religieux.

Etre de parole, l’être humain s’est laissé abuser par l’ordre du langage. A force de dire « moi », « je », il finit par y croire. Attribuant une réalité substantielle au pronom personnel, il en fait une notion séparée non seulement du reste du lexique, sans lequel il n’aurait pourtant aucun sens, mais du reste de la réalité dont il s’est, croit il, extrait en devenant sujet. Lorsque nous nous identifions à ce moi qui dit « je » en en faisant une notion opposable au reste du monde, nous recréons la racine de l’illusion dénoncée par Shakyamuni. Percevant quelque chose nous la concevons, en faisons une notion, puis nous nous attachons à cette notion, nous nous l’approprions. Ceci est dû à notre ignorance et devient cause d’avidité pour renforcer ce moi, et de haine contre tout ce qui le dérange. Ce mécanisme est à l’origine de beaucoup d’illusions et de souffrances. Maître Deshimaru le représentait par l’opposition entre le cerveau gauche, cerveau du langage, de la dualité, de la séparation, et le cerveau droit qui perçoit plus globalement et intuitivement la réalité sans l’enfermer dans les concepts.

La transmission I shin den shin de Bouddha à Mahakasyapa, de Bodhidharma à Eka symbolise cette expérience de non dualité par laquelle nous devons passer pour pouvoir utiliser les mots sans nous laisser abuser par eux. Shin jin datsu raku réalisé par Maître Dogen auprès de Maître Nyojo a renouvelé cet éveil à l’origine de notre tradition.

La pratique de zazen en étant seulement assis, shikantaza, nous donne accès à l’expérience de la réalité fondatrice de notre existence, de toutes les existences : être sans séparation d’avec tous les êtres, retrouver le visage originel d’avant notre naissance qui est toujours présent. C’est en offrant cette expérience que Maître Deshimaru a dit en arrivant en Europe qu’il n’était pas venu apporter une nouvelle religion, mais une voie universelle qui permet de revenir à la source spirituelle d’où sont issues toutes les religions, le véritable esprit religieux. En termes bibliques cela revient à retrouver en nous-mêmes ce royaume des cieux dont le mauvais usage de la connaissance nous a longtemps séparés, en nous attachant au dualisme.

La crise du monde moderne oblige à réfléchir au fondement des valeurs qui guident nos actions. Pendant de nombreux siècles en Occident c’est le christianisme qui répondait aux questions du sens de la vie et des valeurs morales. Les commandements divins éclairaient les hommes sur le bien et le mal. Avec le déclin de la pratique religieuse ce fondement s’est perdu et la faillite des idéologies du 20e siècle a laissé les êtres humains sans critères pour apprécier la valeur de leurs actions et donner un sens à leur vie.
La tradition philosophique occidentale a bien donné des orientations possibles, mais qui s’y réfère réellement aujourd’hui ? Approche exclusivement intellectuelle il lui manque une compréhension par le corps et le cœur qui pourrait la transformer en sagesse vivante. Platon pensait que l’homme dispose d’un sentiment inné du bien que l’on pourrait retrouver par réminiscence. Il se pourrait que zazen lui permette de franchir le fleuve de l’oubli. Rousseau pensait que l’homme était né bon et que c’était la société qui le corrompait. Et si zazen permettait de retrouver cet état de nature qui n’a jamais réellement existé ?

L’idéologie libérale dominante repose sur le matérialisme et encourage l’égoïsme et le plaisir immédiat de la consommation au détriment de la justice et de la coopération. Alors notre intérêt est de suivre les mœurs et de ne pas transgresser les lois. Quant au fondement sur la raison, il est insuffisant : je peux savoir ce qui est bien mais faire le mal. De plus, agir suivant un principe valable universellement en vertu de la seule raison introduit une rigidité contraire à l’action juste dans les situations concrètes : faut-il pour ne jamais mentir livrer un réfugié qui risque d’être tué ? Si c’est la bonne intention qui compte, on sait aussi que l’enfer est pavé de bonnes intentions ! Quant au pragmatisme se fondant sur le résultat anticipé d’une décision il ressemble aux recommandations du Bouddha mais il demanderait une sagesse omnisciente, car qui peut prévoir toutes les conséquences d’un acte ? Qui peut prévoir toutes les conséquences finales des manipulations génétiques ou encore de la généralisation de l’utilisation de l’énergie nucléaire ? La complexité appelle le principe de précaution. Mais la puissance des intérêts économiques rend ce principe bien fragile. Pourtant nous sentons bien que dans ce monde libéral, nous avons besoin de principes éthiques qui s’imposent à tous.

Comme l’écrivait Hans Küng il n’y a pas de démocratie sans consensus fondamental : un minimum de valeurs, de normes et d’attitudes communes est nécessaire. Sinon une vie ensemble digne de l’homme n’est pas possible. Quelle peut être la contribution du Bouddhisme zen au fondement des valeurs et du sens de la vie dont les hommes ont besoin pour vivre ensemble ?

Quelle serait notre contribution à l’émergence d’une éthique planétaire par le dialogue entre les grandes traditions spirituelles de l’humanité ?

Dans les sutras, le Bouddha évoque souvent la causalité karmique à laquelle il s’est éveillé en observant que les êtres renaissent en fonction de la valeur morale de leurs actions passées. Toute action délibérée d’un individu aura pour lui-même des effets bons ou mauvais dans cette vie-ci ou une vie ultérieure. On sait que Maître Dogen reprend à son compte cette vision dans le Shobogenzo Sanjïgo et Shin jin inga.
Pour lui une foi profonde dans la causalité karmique était nécessaire pour entrer dans la voie de Bouddha. Le mérite de cette vision est qu’elle nous incite à assumer la responsabilité de nos actions. Elle donne un critère pour définir le bien et le mal. La qualité de nos karmas ne dépend pas d’une autorité supérieure mais de notre situation mentale au moment de commettre l’action. Dès que la cause est produite l’effet commence à se réaliser. Par exemple la haine ou la jalousie sont mauvaises en tant qu’états mentaux et chacun peut en faire l’expérience. La théorie du karma s’applique universellement : le résultat des karmas bons ou mauvais concerne tout le monde quelle que soit sa religion. La loi du karma est impersonnelle : ce n’est pas Bouddha qui juge. Le karma est une énergie produite par les pensées de chacun. L’effet de cette énergie est automatique. Du fait de la co-production conditionnée il n’y a pas d’auteur en dehors de l’action et c’est la sensation qui reçoit les résultats de l’action. Cette disparition du sujet parait supprimer la responsabilité morale. Mais elle se réalise au niveau ultime ou aucun mal ne peut plus être commis car si on comprend cette co-production conditionnée, l’ignorance est détruite.

L’empathie renforce le discernement du caractère bon ou mauvais d’un état mental. La haine est mauvaise pour celui qui l’éprouve. Elle pousse à commettre des actes qui vont faire souffrir d’autres êtres. Or personne n’aime souffrir à cause de la violence subie. Comment puis-je l’infliger à quelqu’un d’autre ? Par empathie on ne peut que s’abstenir de tuer ou de violenter les êtres sensibles. L’empathie est la capacité de se mettre à la place de l’autre : elle est source de compassion et se développe avec la pratique de la méditation qui nous fait nous connaître nous-mêmes intimement. Elle permet aussi de s’oublier soi-même et de s’ouvrir à l’autre. Le faire souffrir c’est s’infliger la même souffrance et appelle le repentir. La valeur d’une action est le bonheur ou le malheur qu’elle engendrera : c’est ce que Bouddha conseille à son fils Rahula : évaluer avant d’agir : l’action que je m’apprête à réaliser est-elle susceptible de causer à autrui ou à moi-même, du malheur, de la souffrance, ou bien , du bonheur ? On peut aussi se demander si elle contribuera à développer l’esprit d’éveil de l’un ou de l’autre.

Cela suppose à nouveau d’apprendre à se connaître soi même, ce qui était pour Dogen le sens du Dharma de Bouddha. Cette compréhension permet d’éclairer ses attachements, d’en voir la vacuité et ainsi de les abandonner. Le fondement le plus important de l’éthique bouddhiste est de permettre la libération de l’existence conditionnée par les bonnos. C’est la pratique des paramita qui permet l’épuisement du karma par dissolution des poisons de l’ignorance, de la haine et de l’avidité. Même sans penser à l’existence future, une vie quotidienne éveillée est une vie libre et heureuse.

Dans cette perspective, quelle est la place et le fondement des préceptes transmis depuis Bouddha ? Le zen n’est-il pas au-delà du bien et du mal ? En effet, Maître Nyojo dit un jour à Dogen  : « Le Dharma de Bouddha est complètement au-delà des trois natures du bien, du mal et du neutre ». Il est vrai que lorsque nous pratiquons zazen nous ne pensons ni au bien ni au mal. Ne faisant rien du tout, pas même zazen, l’esprit de choix de l’ego est abandonné. De ce fait non seulement on ne pense pas au bien ni au mal mais aucun mal n’est ni ne peut être commis. Dans la conscience hishiryo on s’harmonise naturellement avec le dharma. Maître Dori disait : « Ne commettez aucun mal, pratiquez tout le bien,purifiez naturellement votre esprit c’est l’essence du Dharma de Bouddha ». Même si cet enseignement parait enfantin, si nous regardons notre vie quotidienne nous voyons combien il est difficile à réaliser. Alors comment la pratique du dharma transmis simultanément avec les préceptes nous permet-elle de vivre en harmonie avec la nature de l’éveil et de créer des valeurs qui donnent un sens à nos actions ?

Les préceptes du dharma sont fondés sur l’éveil du Bouddha qu’il nous invite à réaliser par notre propre pratique. Par delà l’aspect relatif ou joue la causalité et la rétribution karmique, rien n’existe par soi-même en dehors du jeu de cette causalité. Autrement dit,tout est sans substance,vacuité,produit de l’interdépendance. Du point de vue relatif, les préceptes sont des défenses : nous ne devons pas les transgresser sinon nous créons du mauvais karma qui fera obstacle à l’éveil et nous enfoncera davantage dans les souffrances du samsara. Par contre respecter les préceptes entraîne de bons mérites et crée les conditions favorables à notre éveil futur. Le critère du bien et du mal est le bon ou le mauvais karma produit par la pensée, la parole et le corps. Le résultat en est la souffrance encourue en cas de transgression, ou le bien être et les mérites entrainés par le respect des préceptes. Les préceptes ne sont donc pas fondés sur l’autorité d’un Etre qui aurait dicté sa loi aux hommes, mais sur l’éveil à la causalité karmique et la compassion que le Bouddhisme nous invite à réaliser à la suite de Shakyamuni.

Pourtant Bouddha ne se contenta pas de guider les hommes vers des existences heureuses, mais il indiqua la voie de la libération et de l’éveil suprême. A travers la transmission simultanée des préceptes et du dharma depuis 25 siècles, l’école zen s’efforce de préserver la réalisation de l’éveil tout en enseignant ses modes de manifestation dans les comportements en société, domaine de l’éthique.

Dans un dialogue avec le jeune Dogen sur le sens de shin jin datsu raku, l’expérience de l’éveil en zazen, corps et esprit dépouillés de tout désir et de tout obstacle tel que l’avidité, la haine et l’ignorance, Maître Nyojo rejette l’idée que les attachements seraient identiques au satori. Il soutient au contraire qu’abandonner ses bonnos c’est rencontrer Bouddha face à face, en devenant soi-même Bouddha.
On voit là que l’éveil n’est pas au-delà du bien et du mal, mais dans la libération des attachements qui font advenir le mal et la souffrance et empêchent de réaliser le bien. Plus tard Dogen insistera sur le fait que les gens ordinaires s’illusionnent sur l’éveil tandis que les Bouddhas éclairent leurs illusions.

Le fondement de l’éthique repose ainsi sur la compréhension de soi et de l’autre par empathie qui se développe dans la pratique de zazen. Elle nous montre le fonctionnement de l’interdépendance : engi. Ainsi éclairée l’illusion égotique est dissipée, et avec elle, la racine des bonnos, causes de souffrance.

Le sens de l’éthique est donc de remédier à la souffrance et de permettre la libération. C’est pourquoi Dogen enseignait que l’action juste est de recevoir l’ordination de moine et les préceptes qui permettent la véritable libération. Mais ce qui caractérise le bouddhisme est de nous faire comprendre que l’éthique, les préceptes, ne peut être séparée de la sagesse de l’éveil qui inclut la compassion. Cela se réalise dans la pratique de la méditation, zazen, et dans toute la vie guidée par l’expérience de zazen.

Sans éveil à la sagesse on ne peut au mieux que se soumettre à des règles imposées de l’extérieur. Alors le comportement moral demande beaucoup d’efforts et génère de la culpabilité. On est loin de la libération qui est le souverain bien transmis par Bouddha. Arriver dans sa pratique au point où naturellement le mal ne peut plus être commis, est ce qui rend l’éthique et la recherche de son fondement inutiles, parce que réalisés.
Ce n’est pas que la différence du bien et du mal n’existe plus : le zen n’est pas nihiliste. Mais la réalisation de la vacuité de l’ego et de la totale interdépendance de tous les êtres rend le mal impossible à commettre. C’est cette expérience qui permet de réduire la différence entre compréhension et action.

Prenons pour illustrer cela les trois premier préceptes du zen qui ont une valeur universelle. Si nous nous rappelons les recommandations de Bouddha aux boddhisattvas dans le Soutra du Filet de Brahma, l’enfant de Bouddha, le disciple, ne doit ni donner la mort ni inciter à tuer. Il doit plutôt cultiver la bienveillance et la compassion à l’égard de tous les êtres animés afin de les aider. Keizan ajoutait : « C’est permettre à la vie de Bouddha de continuer à se développer ». On voit que c’est l’esprit d’éveil à la vie sans séparation qui fonde le précepte de ne pas tuer, et non pas seulement la crainte d’un mauvais karma. Il se prolonge dans l’action efficace de permettre à la nature de Bouddha de chacun de s’épanouir. Cela repose sur la foi en cette nature de Bouddha qui fonde la pratique du Dharma. Comme cette nature de Bouddha n’est pas quelque chose de caché mais l’existence en interdépendance toujours manifestée, le caractère universel du bouddhisme est au cœur même de notre foi et de notre pratique. Au niveau ultime de « ni naissance, ni mort », il n’y a personne qui tue et personne qui est tué. Mais à ce niveau là, l’action de tuer ne peut pas être commise. Quand l’attachement à l’ego est abandonné, le mal n’est pas commis. En effet dans la disponibilité de l’esprit libéré de l’illusion égocentrique, la compassion se développe. Or la compassion est ce qui pratique naturellement le bien. Il en va de même pour les trois autres pratiques universelles que sont la bienveillance,la joie et l’équanimité illimitées. Elle sont illimitées car elles s’adressent universellement à tous les êtres, quelle que soit notre proximité ou notre sentiment spontané à leur égard.

Le disciple ne doit pas prendre ce qui ne lui a pas été donné ni inciter à voler. Le boddhisattva doit cultiver la piété et l’obéissance à l’égard de tous les êtres, car ils sont porteurs de la Nature de Bouddha, et les aider constamment à produire des mérites en vue du bonheur. Keizan ajoute : « Le sujet et les objets sont un . Alors la porte de l’éveil est grande ouverte ». En fait, il n’y a rien à voler, rien que l’on puisse posséder définitivement.

Même notre corps ne nous appartient pas mais appartient à tout l’univers. Pratiquer le don, l’échange, abandonner l’avidité et la peur de perdre ou de manquer, sont la manifestation de l’éveil à l’ainséïté. Au niveau relatif l’actualisation de ce précepte (ne pas voler) permettra d’arrêter le pillage de la planète et l’exploitation des hommes par d’autres hommes. Il favorisera la solidarité et la générosité.

Le disciple de Bouddha ne doit pas mentir, ni inciter autrui à mentir. Le bodhisattva doit constamment proférer des paroles justes en cultivant la vue juste car il se trouve à l’origine des paroles et des vues justes de tous les êtres. Keizan, lui, nous dit : « Ne pas mentir. La roue du dharma tourne depuis l’origine : rien ne manque ni n’est en trop. Alors la douce rosée recouvre le monde entier et en elle se trouve la vérité ». Sekito lui, disait : « s’attacher aux phénomènes est illusion mais vouloir seulement la vérité, le principe, n’est pas l’éveil ». Car il y a encore un ego qui discrimine et qui s’attache au vrai et veut éliminer le faux. Mais quand cet ego est abandonné , on s’harmonise inconsciemment et naturellement avec le dharma dans lequel il n’y a rien à saisir ni aucune position où demeurer. L’illusion n’est plus entretenue et la vie authentique s’accomplit naturellement.

Il en va de même avec tous les préceptes. Ils ne sont pas pratiqués par prudence mais par générosité et expriment l’esprit serein du nirvana transmis depuis avant Bouddha. Ils sont fondés sur l’éveil et en même temps transmettent l’éveil à la vie sans séparation.

Ainsi la bonne nouvelle c’est que Dieu n’est pas mort. Par la pratique de zazen il peut être compris et réalisé comme étant la véritable nature de toutes les existences. Sans réaliser cette nature profondément religieuse de l’existence, l’être humain n’est pas complet et se livre à toutes sortes de manœuvres pour combler ce manque.

L’ayant réalisée, et ayant confiance en elle, le mal ne peut plus être commis, la nature est protégée, le bien est pratiqué pour le bonheur de tous les êtres. Telle est le sens de la vie des boddhisattvas que nous sommes.
Cette vie qui retrouve son sens religieux profond aidera les croyants à approfondir leur propre religion. Elle pourra contribuer au dialogue entre les traditions pour la fondation d’une éthique planétaire, condition à l’épanouissement de la vie sur cette terre. Tel est notre vœux et notre manière d’être fidèle à l’espoir de notre Maître.

Roland Yuno Rech, le 19/04/07.

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