jeudi 31 mars 2005, par Pascal-Olivier
Chers amis bonjour,
nous ouvrons cette page sur les réflexions suivantes que nous nous sommes donnés comme fil conducteur.
En quoi le fait de pratiquer le zen dans le monde extérieur est difficile ?
En quoi la pratique du zen nous aide dans la vie sociale ?
Comment passer du travail aliénant à un travail comme accomplissement de soi et service rendu à la collectivité ?
Comment retrouver un fondement aux préceptes moraux et aux valeurs qui donnent sens à nos activités ?
Devant ce questionnement nous ne sommes pas démunis, il se trouve en fait que pratiquer le zen fait se poser la question du rapport de soi à soi, de soi à l’autre et de soi à son environnement. Qu’est-ce que nous perçevons, comment nous perçevons, qui perçoit, de quoi et comment se fait notre compréhension. Mais ausi lorsque j’agis, quelle est mon intention, qui agit, quels sont mes buts, suis-je seulement orienté à satisfaire mon égo, à combler mes manques ?
Nous voyons que rapidement nous débouchons sur la questions des trois poisons et donc où en sommes nous avec l’avidité, la colère et l’ignorance ? Mais également avec la peur, pourquoi autant de personnes continuent une activité professionnelle dans laquelle ils ne sont pas à leur place, fuyant la question de leur désir profond ?
Dans l’enseignement de Shakyamuni Bouddha il y a l’octuple sentier où il nous indique que le mode de vie juste est un des chemins à réaliser [1].
Maître Deshimaru n’avait-il pas l’habitude de dire que la plupart des gens se contentaient de petits désirs mais qu’il fallait au contraire avoir un grand désir (sous entendu : pratiquer éternellement zazen et réaliser les quatre grands vœux chantés chaques matins) ?
Les enseignements du zen et l’étude de la vie des maîtres sont également une grande aide pour ceux qui prennent le temps de s’y pencher. Cela peut sembler bien simpliste comme affirmation, mais le fait est que pendant longtemps nous avons plustôt mis l’accent de manière excusive sur l’assise silencieuse et sur la pratique au-delà du texte. Evidemment il n’est pas question de renier cela contre l’étude des enseignements mais de rééquilibrer les choses et de questionner notre pratique par leur lecture, pour justement pouvoir les intégrer réellement dans notre vie quotidienne.
La première lecture que nous vous proposons est celle du TENZO KYOKUN de Maître Dogen [2] dont voici un extrait :
La fonction du chef ou du responsable, quel que soit le domaine de l’activité, y compris celle de cuisinier requiert trois qualités : joie de vivre, bienveillance et grandeur d’esprit.
Joie de vivre signifie que vous êtes heureux d’accomplir votre tâche. Songer que si vous étiez né dans le Royaume des Dieux, vous seriez accaparé par tant de divertissements et de plaisirs que vous n’auriez ni le temps ni l’occasion de susciter en vous l’esprit d’éveil et encore moins de pratiquer. Vous n’auriez même pas l’opportunité de préparer la nourriture que vous offrez aux Trois Trésors [3], alors qu’ils sont le bien le plus précieux de l’univers ! Les Trois Trésors sont insurpassables en excellence, ni le roi des dieux ni le souverain du monde ne leur sont comparables. Le règlement dse monastères dit au sujet des moines : "Respectés et honorés, ils vivent paisiblement à l’écart des affaires du monde ; n’étant pas souillés par la création d’objets de pensée, ils sont l’excellence de l’humanité."
Non seulement vous avez la chance d’appartenir à l’espèce humaine, mais en plus vous avez l’honneur et le privilège de nourrir les Trois Trésors pour le bien de tous les êtres. N’est-ce pas là un magnifique karma ? Comment ne pas être au comble de la joie ? Imaginez que vous soyez né dans un autre monde tel que celui des enfers, ou des esprits avides, ou des bêtes, ou des démons, ou dans toute autre situation difficile qui ne vous permettrait pas de voir et d’entendre la voie. Imaginez que même en ayant endossé l’habit miraculeux du moine, vous ne soyez pas en état de préparer correctement les repas des Trois Trésors, parce que votre esprit et votre corps, réceptacles de souffrances, sont entravés en raison du douloureux sort dont vous êtes affligé. Puisque cette vie vous permet de faire la cuisine, soyez heureux de vivre cette vie et réjouissez-vous d’être ce que vous êtes. Votre excellent karma est source de mérites inaltérables pour des myriades d’éons. Puissiez-vous, par votre travail et votre application, chaque jour, à chaque moment, venir en aide à tous les êtres de l’univers et utiliser votre corps qui est le fruit de myriades de vies, à créer de bon liens karmiques. Si vous considérez toutes choses dans cet esprit, votre cœur sera comblé de joie. Seriez-vous même le souverain du monde, et que vous ne prépariez pas les repas offerts aux Trois Trésors, vous n’en tireriez aucun profit et tous vos efforts ne seraient que poussière d’eau et feu de paille.
La bienveillance est le sentiment d’un père ou d’une mère pour son enfant. Quand on pense aux Trois Trésors on éprouve ce même sentiment. Que les parents soient pauvres et même dans la misère, leur tendresse est aussi grande et leurs soins sont aussi attentifs. Comment expliquer ce sentiment ? Celui qui n’a pas d’enfant ne peut le comprendre, il faut être parent soi-même pour le ressentir. un père ne considère pas son fils en termes de perte ou de profit, il pense avant tout à bien l’élever. Au mépris de son confort personnel, il le protège du froid et l’abrite du soleil. La tendresse parentale est le comble de la bienveillance. Celui qui a atteint l’esprit d’éveil connaît ce sentiment et seul celui qui le pratique peut le ressentir. Ainsi, quand dans vos mains, vous tenez l’eau ou le grain, ne les voyez-vous pas avec le regard aimant et tendre d’une mère qui prend soin de son enfant ? Notre grand maître Shakyamuni nous aurait-il fait don de vingt ans de sa vie pour nous protéger en cet âge de déclin, s’il ne s’était penché sur nous avec la tendre attention d’un parent qui ne cherche ni à obtenir des résultats ni à faire fortune ?
La grandeur d’esprit, c’est grand comme une montagne, vaste comme l’océan. C’est un esprit sans idées reçues ou partisanes. Il ne se réjouit pas quand il n’a qu’une once à porter et il ne s’afflige pas de soulever trente livres. Même s’il entend l’appel du printemps, il ne vas pas sauter de joie dans la rosée et s’il comtemple les couleurs de l’automne, il ne verse pas de pleurs mélancoliques. Un paysage inclut les vicissitudes des quatre saisons, comme le poids inclut l’once et la livre. Un grand esprit englobe la totalité dse composants. C’est ainsi qu’il faut inscrire, comprendre et approfondir le mot grand. Si le cuisinier du monastère du mont Chia [Kassan Zenne] [4] n’avait pas compris le mot grand, il n’aurait pas éclaté de rire en entendant le prêche de Tai-yuan [Taigen Fu] [5] et ce dernier n’aurait pas réalisé l’éveil. Si le mot grand n’avait été inscrit dans l’esprit du maître Kuei-shan [Isan Reiyû] [6], il n’aurait pas soufflé trois fois sur une brindille de bois mort qu’il avait ramassé. Si le maître Tung-shan avait ignoré le mot grand, il n’aurait pas répondu : "Trois livre de sésame !" au moine qui l’interrogeait sur le Bouddha. il est essentiel que vous sachiez que nos grand maîtres du passé ont approfondi le mot grand dans toutes sortes de circonstances. Chacun, librement, l’a clamé d’une grande voix, a exposé le grand principe, accompli la grande affaire et formé de grands hommes. Ils ont parfait les êtres en les menant à l’éveil.
Que vous soyez supérieur d’un monastère, en charge d’une fonction ou simple moine, n’oubliez pas de toujours agir dans la joie, avec bienveillance et grandeur d’esprit.
J’ai écrit ce texte pour le léguer aux sages des générations futures qui étudieront la voie.
Rédigé au printemps de l’année 1237, par le moine Dôgen qui transmet la loi dans la fonction de supérieur du monastère Kannondôri Kôshôhôrin-ji.
[1] Voici encore, ô moines, la vérité mystique sur le chemin qui conduit à l’arrêt de la douleur : c’est le chemin mystique à huit membres qui s’appelle vue juste, intention juste, parole juste, action juste, mode de vie juste, effort juste, vigilance ardente et juste, et juste samadhi.
Mahavagga, I, 6, 19 sqq, cité et traduit par Lilian Silburn, Aux sources du Bouddhisme, Fayard, p.36
[2] Traduction de J. Coursin, publiée par Gallimard dans la collection "Le promeneur", (p.42 à 46).
[3] Les Trois Trésors : le Bouddha, la Loi, la Communauté sont la base du Bouddhisme. il n’est pas de vie religieuse bouddhique possible sans foi dans les Trois Trésors.
[4] Chia-shan Shan-hui
[5] Tai-yuan Fu
[6] Kuei-shan Ling-yu