Zen et vie professionnelle

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Conférence de Maître Roland Yuno Rech le 15 novembre 2007

zen et travail

Dans la tradition bouddhiste ancienne, les moines ne travaillaient pas puisqu’ils vivaient de l’aumône que leur donnaient les laïcs.
Le principe théorique de cette pratique de l’aumône était que la renaissance future était orientée favorablement par le don et la charité et qu’en invitant les gens à offrir quelque chose, ils les aidaient à préparer leur renaissance dans les meilleures conditions possibles.

De leur coté, les moines s’ouvraient à l’humilité, à la gratitude, et leur « travail » consistait à approfondir la compréhension des textes sacrés pour ensuite la mettre à la portée des laïcs, et la transmettre à leurs successeurs.

Ils apportaient aussi un certain réconfort aux difficultés d’ordre spirituel que les gens pouvaient rencontrer, et ils étaient chargés par la société de remplir les services funèbres, d’organiser les cérémonies funéraires. Ils étaient ainsi parfois appelés au chevet des mourants pour faire ce que l’on appelle aujourd’hui de l’accompagnement.

A partir du Vème siècle après J-C, en Chine, la mentalité ambiante n’est pas propice à la mendicité. En effet, pour être un citoyen honorable à cette époque, il ne fallait pas se livrer à la mendicité qui n’était pas dans les mœurs du pays.

Ajoutons à cela qu’un contrôle très strict du statut de moine, obligeant les novices à demander la permission au gouvernement pour y accéder, incitait plutôt les monastères à ne pas dépendre de la population pour leur subsistance.

Il existait bien sûr des ermites, des moines errants, indépendants de toute communauté, mais les monastères, surtout sous l’impulsion du 4ème Patriarche, Dôshin, avaient une totale autonomie d’existence.

Et surtout, le travail fut intégré comme une pratique au même titre que la méditation ou les cérémonies.

Le travail ne fut plus considéré comme une corvée séparée de la vie religieuse mais lui fut totalement reliée, comme une des expressions de la réalisation spirituelle.

Nous conservons encore aujourd’hui cet héritage puisque pour les pratiquants du zen, le travail physique, le samu, est considéré comme une méditation, au même titre que zazen lui-même, réalisation d’une totale présence, d’une profonde harmonie avec l’activité en cours.

Ainsi, si l’on accomplit chaque action quotidienne sans négligence, avec une profonde attention, quel que soit le type d’activité et la nature du travail, en allant jusqu’au bout de son action (c’est le « zanshin » cher aux maîtres zen) il y a l’occasion d’un véritable accomplissement de soi.

Loin de n’être alors qu’une concession à la vie sociale, cela devient une véritable voie de réalisation. Le travail est aussi, à bien y regarder, la possibilité d’une pratique du don de soi, de notre temps, de notre effort, et l’occasion d’actualiser deux des principales paramitas : l’effort et la patience.

Ensuite, au Japon, on a adopté un système un peu intermédiaire entre l’Inde et la Chine : les moines travaillent et ont le droit d’accepter des dons de la part des laïcs.
En ce qui concerne le zen le plus récent, par exemple, Maître Deshimaru a toujours été obligé de travailler dans la société et ce n’est que tardivement, un an avant la mort de son maître, Kodo Sawaki, qu’il a reçu de lui l’autorisation de devenir moine.

Pour ma part, même après avoir reçu l’ordination de moine par Maître Deshimaru, celui-ci m’a obligé à rester dans le social et à y exercer mon métier, et je considère le travail comme indispensable à l’équilibre de l’être humain.

Alors la question qui se pose, et qui est posée fréquemment par les pratiquants lors des stages de pratique du zen, c’est comment peut-on prolonger dans la vie quotidienne et particulièrement, professionnelle, ce que l’on a expérimenté durant la sesshin.
Beaucoup ont des difficultés à retourner dans la vie sociale et ressentent un décalage entre le travail en harmonie avec le zazen, tel que nous l’expérimentons en sesshin, et le travail tel qu’il est proposé dans la société, réduit souvent à un moyen de subsistance, sans grand enrichissement spirituel.

Est-ce que cela est possible de prolonger cette expérience ?
Comment cela est-il possible ?
Comment remédier à la frustration de ne pas y parvenir ?

Cela dépend tout d’abord du métier que l’on exerce. Nous pouvons exercer un métier très impliqué dans la relation d’aide, ou bien une activité commerciale pure. L’origine étymologique du mot travail est le mot latin tripalium qui était un instrument de torture employé au moyen-age.

Le mot travail lui-même, en dehors de son acception courante signifie soit l’état d’une personne qui souffre, tourmentée, dans une situation pénible, soit les douleurs d’une femme lors de l’accouchement.

Le travail actuellement perd de son sens car il est parcellisé, une personne effectue une tâche sur un morceau de la chaîne qui va du projet au résultat mais jamais sur l’ensemble.
Il n’y a plus la vision globale de ce que l’on fait et de la raison pour laquelle on le fait, on devient exécutant d’un ordre extérieur et supérieur.
Il y a des gens en amont et en aval qui ont un rôle très précis et limité sur le déroulement de la création.

Autrefois et parfois encore maintenant pour quelques privilégiés – comme l’artisan qui fabrique une poterie – on a une vue d’ensemble sur ce que l’on fait.

Mais le travail tend à devenir un maillon de plus en plus réduit du processus d’élaboration d’un produit. On devient coupé de ses collègues, de ses clients, de ses fournisseurs et le lien humain qui était autrefois tissé autour du travail se distend. La rémunération est perçue comme le critère unique d’évaluation de l’utilité de notre travail et les activités à basse rémunération sont dévalorisées dans notre esprit alors que ce n’est pas le seul critère à prendre en compte.

A quel nœud de croisement du maillage de l’interdépendance avec les autres se trouve-t-on dans notre activité professionnelle ?
A cet égard, le sens du travail rejoint le sens profond de la pratique du zen : nous ne sommes rien sans les autres.

D’ailleurs physiologiquement, nous sommes prématurés, nous arrivons au monde démunis et notre survie lors de nos premières années dépend étroitement des autres, matériellement, affectivement et psychologiquement.
Si le loisir peut se permettre d’être solitaire, le travail est obligatoirement solidaire.

Il est important comme pour la pratique du zen d’effectuer lors du travail un retour à la concentration sur le corps, d’être attentif ici et maintenant sur l’action en cours. Dans quel état d’esprit on se trouve ? Ceci à le mérite de désamorcer beaucoup de causes de stress et de tensions liées à l’exigence toujours plus grande de productivité et de rentabilité liées à la mondialisation.

Le fait que de plus en plus le pouvoir de décision soit aux mains des financiers, du capital, augmente ces pressions, comme la peur de ne pas être à la hauteur de ses responsabilités et se rajoutent à la difficulté du travail en lui-même.
On est sur un siège éjectable en permanence et le moindre faux-pas peut être sanctionné, tellement la concurrence nous met en situation de comparaison avec d’autres qui attendent la place.
Les objectifs à atteindre sont de plus en plus haut et on a vu récemment cette spirale conduire des salariés au suicide.

Il est salutaire dans un tel contexte de recontacter la dimension « samu » du travail et ne pas l’utiliser comme un moyen pour autre chose : dominer, écraser les autres, viser la promotion ou le profit personnel, ou au contraire le faire à contre-coeur en attendant impatiemment les contre-parties, ce qui provoquerait l’inconvénient redoutable de couper notre existence en deux.
Il y aurait d’un coté ce qui est obligatoire et ennuyeux et de l’autre ce qui est facultatif, considéré comme notre seul centre d’intérêt.

Bien sûr certains ont la chance de pouvoir allier les deux aspects dans leur métier et exercent une profession qui est aussi une passion.
Mais ceux-ci restent des cas très exceptionnels, l’évolution de la société fait que de plus en plus on fait le travail que l’on trouve.

Mais une sagesse dit qu’il n’y a pas de sot métier, et cela a un fond de vérité, et certains peuvent gravir les échelons de leur entreprise en étant simplement concentrés sur le travail – aussi modeste soi-t-il – qu’ils ont à fournir.
L’application et l’implication ne sont pas aussi contradictoire avec la concurrence que cela semble. Par exemple pour négocier un marché, il faut avoir l’esprit clair et détendu. Pour être efficace il faut être motivé et créatif. Pour bien vendre il faut inspirer confiance à ses clients, être aimable, recevoir avec courtoisie, savoir écouter le besoin de l’autre et ne pas imposer sa solution ou son produit sans tenir compte du contexte global de la personne à qui il s’adresse.

Il n’y a pas que le réalisme pragmatique qui compte, et une personne qui ne se soucie pas des souffrances créées autour de lui finit par être repérée, même dans le tissus économique.

Les valeurs humaines telles que la bienveillance, ont leurs places même si elles n’y sont pas affichées en priorité. Les nier revient à plus ou moins long terme à saboter sa propre réussite. Les effets bénéfiques de nos actions, de nos paroles et de nos pensées jouent aussi dans un monde qui semble dépourvu de loi, desséché de toute humanité.

Le travail effectué en tenant compte de sa dimension spirituelle n’est pas de l’idéalisme, mais du réalisme. Car aucun monde, fût-ce celui du travail, n’échappe aux lois cosmiques, et les réintroduire par notre attitude, sans faire de discours ni de moralisation finit par payer un jour ou l’autre.
En France nous sommes héritiers d’une longue tradition de lutte des classes. Sous cet angle, toute motivation insufflée par le patron semble suspecte, comme un bon moyen d’exploitation. Le libéralisme et sa carotte de participation aux bénéfices est vu avec des soupçons de tromperie. On est aussi au travail dans un certain contexte social et culturel.

Bien sûr la motivation extérieure que peut faire miroiter l’entreprise est attirante parfois, mais la motivation spirituelle ne vient que de nous.

La dépression nerveuse qui rode dans les entreprises est l’effet combiné d’un manque de motivation et d’un manque de sens.
Exécuter son travail comme un service rendu est une réappropriation de sens extrêmement bénéfique.

Le zen a une influence favorable sur le fonctionnement du cerveau. En temps normal nous n’utilisons qu’un quart de la capacité de notre cerveau en nous limitant au cortex cérébral. Le cerveau est vite bloqué par la logique binaire du cerveau gauche et il existe une autre manière de penser qui stimule le cerveau droit.

Ainsi on peut faire face aux contradictions logiques sans se sentir bloqué. C’est par l’activation du cerveau limbique, le cerveau profond, qui est moins réprimé par le cortex que ce sentiment de déverrouillage se produit.
Or ce cerveau limbique est très important car il est lié aux émotions. Il est important de faire fonctionner les différents aspects de notre outil cérébral car sinon le cerveau prend l’habitude de raisonner en terme de stabilité, de structure, de permanence, en terme de fixité qui devient petit à petit source de certitudes inébranlables.

On finit par ne plus voir ce qui est transformation, et la vie n’est que transformation perpétuelle. La fixité c’est la rigidité cadavérique, c’est la mort. Il s’agit de percevoir l’impermanence, et de l’épouser, de se demander : « qu’est ce qui est en train d’advenir, de bouger ? » plutôt que « qu’est ce que j’ai acquis ? »
Certaines cultures sont plus sensibles à l’impermanence, le Japon par exemple qui vit dans la crainte des tremblements de terre à tout instant.

Le bouddhisme est essentiellement une religion de l’impermanence, facteur de créativité et de libération.

Si notre moi était permanent comme on le croit en occident, qui voit l’impermanence comme un scandale, il n’y aurait aucune chance de s’éveiller.

Le travail possède un pouvoir d’intégration sociale, c’est pourquoi les personnes qui se sentent mises de coté, comme les retraités, doivent accomplir certaines tâches collectives, même non rémunérées, afin de se rendre et de se sentir utiles.
D’ailleurs dans le zen nous préparons la retraite dans le sens ou nous faisons des retraites (des sesshin) tout au long de notre vie.

Apprendre à se retirer, à se mettre en retrait de la vie professionnelle pour ne pas en devenir dépendant ou même tomber dans l’addiction comme cela se voit parfois, est très important. Retrouver le sens du travail bénévole et de l’action gratuite est très bénéfique pour l’équilibre. L’age de la vieillesse est considéré comme l’age de la réalisation spirituelle en Inde.

En occident on a plutôt tendance à mettre les gens au rebut en considérant que la vieillesse est inutile. Il est aussi regrettable que la mère au foyer qui passe des années à élever des enfants ne soit pas considérée comme une travailleuse par la société, avec un salaire et les mêmes droits qu’un employé.

Dans la pratique de la méditation, le regard que l’on porte sur nous-même ne dépend pas du regard de l’autre comme c’est souvent le cas ordinairement. En effet, l’ego se construit et fonctionne par identification. Mais par zazen, on peut vivre notre véritable nature qui est interdépendance à un niveau plus fondamental que le niveau de la comparaison et de l’identification.

En général par exemple, on a peur de l’autre qui représente une menace si on s’est contenté de gérer son existence au niveau de la possession. Plus on est attaché à ses possession et plus on a peur de perdre, plus on a peur de l’autre.
On développe une paranoïa généralisée contre tout ce qui de près ou de loin est considéré comme susceptible de nous léser.

Il faudrait au contraire développer une peur de provoquer de la souffrance chez l’autre, observer nos comportements, nos paroles, nos pensées et se demander en permanence si nous avons l’attitude juste.
Dans notre façon de pratiquer zazen, nous apprenons à faire la chose pour la chose elle-même et cette habitude peut être transposée avec succès dans la vie quotidienne.

Dans le bouddhisme, il n’y a pas de notion de pêché comme dans le christianisme mais il y a la notion d’impureté qui n’est pas une dégradation morale, mais le fait de couper en deux la réalité présente. Il y a d’un coté ce que le corps est occupé à faire et de l’autre ce que l’esprit en espère ou en attend.
Or, la plus grande partie du bénéfice d’une action est rétribuée immédiatement, mais nous l’ignorons et poursuivons ce que nos fabrications mentales projettent, nous éloignant toujours plus loin du trésor qui est là, dans notre poche, c’est-à-dire disponible à chaque instant.

Le travail est une occasion de pratiquer favorablement la vVoie, car il est situé au carrefour d’échanges interhumains, et le bouddhisme nous enseigne comment fonctionner dans les interactions, et à le mettre en pratique réellement.

Roland Yuno Rech

 

Crédit documentaire : scoutsducanada

2017-04-18T09:16:34+00:00

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