Forêt de bambou

Conférence de Yuno Rech le 6 décembre 2007 au dojo zen de Nice

Il y a deux aspects que je souhaiterais développer au sujet de ce thème lors de cette conférence, c’est premièrement : le rapport du zen avec l’environnement, le rapport écologique entre le zen et la nature, mais aussi et je commencerai par là car le reste en découle et j’essayerais de le démontrer, le zen comme réalisation de notre véritable nature.


Il y a bien sûr un jeu de mots subtil entre le mot nature sous sa connotation écologique, et le mot nature sous son acception spirituelle dans une expression telle que : « réaliser sa véritable nature », « réaliser sa nature fondamentale », c’est à dire, en réalité, chercher la vérité de notre être, qui sommes nous ultimement ? ce qui devrait constituer le programme de toute quête spirituelle bien comprise.

Historiquement, le Bouddha Shakyamuni est à l’origine de notre pratique par la façon particulière dont il a mené cette quête. Il a été ému par la souffrance humaine et a cherché un moyen concret de la résoudre, supposant intuitivement que cette possibilité était à trouver en lui-même. Le diagnostique de cette souffrance l’a conduit à la relier à une dysharmonie qui s’instaure, laquelle provient d’une incapacité ou d’un refus à accepter mujo, l’impermanence, le fait que rien n’est stable, fixe, que tout change et bouge constamment, rien ne peut être saisi définitivement comme étant « moi » ou « à moi ». Les moyens concrets qu’il a mis en place, principalement la posture de zazen, visent à nous réconcilier avec cette impermanence. Ne plus la considérer comme un scandale, et peu à peu en faire une alliée sur un chemin d’émancipation et d’éveil.

J’attire votre attention sur le fait que cette posture nous met en contact avec certains éléments qui concernent le sujet de notre conférence, car assis en zazen nous étirons le corps entre terre et ciel, qui sont des éléments constitutifs de la nature. A un autre niveau ils sont représentatifs de ce que l’on appelle d’une part, le monde phénoménal, le monde relatif d’ici-bas, et d’autre part la vacuité, le monde absolu, symbolisé par le ciel, ku, qui en japonais signifie à la fois « vacuité » (absence de substance) et « ciel ». L’attitude mentale suggérée par l’assise en zazen est donc un lâcher-prise d’avec notre fonctionnement habituel dualiste, un mode conditionné par notre vision dualiste des choses – qui crée une séparation entre ce qui est en bas et ce qui est en haut, ce qui est humain et ce qui est divin – pour les vivre en une seule réalité ici et maintenant, réconciliées dans une profonde concentration sur la posture et la respiration.

En effet si nous nous abstenons de pratiquer, l’attitude mentale qui tend à se développer et petit à petit à prendre l’ascendant, est une attitude dualiste basée sur la rupture, la séparation, la distinction entre soi et les autres par exemple, le rejet de ce qui me déplait et la sélection exclusive de ce qui me convient ou me plait. Alors on le sait, l’ego a besoin de se former, de se construire et de se développer et c’est psychologiquement sur cette base là qu’il le fait.

Un individu sain psychologiquement est un être qui sait faire la différence entre lui et le monde extérieur, lui et les autres. Mais poussée à l’extrême, cette attitude, au lieu de nous servir et de contribuer à une harmonie dans notre vie, nous dessert et devient source de conflits, de rivalités, de guerres avec les conséquences de souffrance qui s’ensuivent.

A partir d’un certain point de développement il est nécessaire de découvrir un autre versant de soi car le versant opposé aux autres, opposé au monde n’est pas la totalité de notre réalité ontologique. Cet autre versant, c’est ce que l’on pourrait appeler notre véritable nature, dans le sens où il est fondateur. Fondateur de tout ce que nous croyons être par le jeu des identifications et de l’ignorance et auquel nous accordons une importance démesurée, source de déséquilibre et de dysharmonie. Ne voyant qu’un seul aspect, qu’un seul versant de nous-même, nous alimentons constamment celui que l’on croit perdu, séparé. Nous renflouons à grands efforts matériels et énergétiques sa supposée existence, et pour cela nous épuisons nos ressources et celles de notre environnement qui en est réduit à ne plus être qu’un moyen de subsistance. La bible donne ce conseil à l’homme, qui selon elle se trouve au centre de l’univers, par la parole d’Elohim : « Remplissez la terre et soumettez-là, ayez autorité sur tout ce qui vit ! ». Ce programme suivit depuis plus de vingt siècles et repris par Descartes ( rendons nous maîtres et possesseurs de la nature…) a conduit à la mathématisation des lois de la nature, non pas pour s’en inspirer et nous harmoniser avec, mais pour mieux la soumettre et la rendre prévisible. Nous sommes devenus nous-même victimes, esclaves de l’esprit de la technique. Tout est transformé, asservi pour notre utilisation, mais en même temps nos besoins se multiplient, nos désirs décuplent.

L’ignorance de l’être humain, son non-éveil le poussent à poursuivre des désirs construits. Ne nous trouvant plus dans notre élément on comble cet exil par des objets dont on recherche avidement la possession. Il est urgent de procéder à une révolution spirituelle qui renonce à la dualité sujet-objet, c’est à dire qui engage une relation poétique avec le monde.

Maître Dõgen disait que c’est dans la nature que le zen devrait se développer. La montagne est souvent au Japon le lieu de la non-dualité, et les monastère sont souvent construits sur le flanc ou au sommet d’une montagne. La posture de zazen a la forme d’une montagne et nous incite à abandonner notre fonctionnement habituel. On accède à une dimension qui ne se laisse pas enfermer dans les catégories mentales. De l’expérience de cette dimension peut naître une véritable empathie avec ce qui nous environne. Si je regarde la montagne, la montagne me regarde. Au lieu d’être ego-centré, je deviens la montagne, la rivière, la nature, l’être humain que je rencontre. Cela conduit à un respect des préceptes animés par le sentiment que ce qui est en face de nous n’est pas différent de nous. Cette véritable nature donc, qui nous relie à tout le système cosmique, n’est pas une sorte de graine que l’on possèderait et que la méditation ferait éclore, ce n’est pas quelque chose. Ce que notre illusion nous empêche de voir c’est que nous n’avons pas, mais nous sommes cette relation d’interdépendance. Nous ignorons que tout ce que nous faisons a un effet, que nous sommes comme les mailles d’un filet qui bouge entièrement si l’une des ses parties se met à bouger. Il n’y a pas besoin de beaucoup de choses pour être heureux si nous ne plaçons pas notre vie dans l’avoir.

Ce qui constitue notre vie, ce sentiment d’être relié, ce sens de l’interdépendance suffit à combler le bonheur de l’être qui y est éveillé et à faire de sa vie toute entière le témoignage de cette réalité. La pratique du zen peut nous aider à développer ce sens par un grand soin porté à notre environnement. Même à une époque où les conséquences des actes individuels sur la nature n’étaient pas aussi lourdes qu’aujourd’hui, les moines faisaient preuve d’un profond respect pour la nature. On puisait l’eau de la source en reversant avec gratitude le surplus inutile. Dans les cuisines d’un temple, même un seul grain de riz était respecté et utilisé sans gaspillage. On récupère même encore actuellement les épluchures pour confectionner les tempura : des beignets spécialement faits avec des matières récupérées dans les filtres. Tout l’art de l’ikebana consistait à l’origine à récupérer les fleurs ou les branches fauchées par l’orage pour leur offrir un supplément de vie, en les offrant au Bouddha. D’ailleurs l’ikebana construit les bouquets sur le principe de la trilogie « terre-ciel-homme » dans laquelle chacun de ces trois éléments doit trouver sa place en harmonie avec les deux autres. La contemplation des jardins zen est aussi source d’éveil à partir de la subtile répartition des éléments qui les composent.

Beaucoup de moines zen se sont éveillés lors d’un contact avec la nature ressenti plus profondément à l’occasion d’évènements fortuits comme le son d’un cailloux contre un tronc de bambou, la chute d’un pétale de fleur dans le vent ou le son d’un torrent dans une vallée. Le Maître Sotoba a parlé de mujo seppo, l’enseignement des êtres inanimés qui expriment le dharma, son maître disait même « proclament » la vérité. Pour devenir réceptif à l’enseignement de la nature, il ne suffit pas de se dire que tous les êtres enseignent, sans développer cette vérité. S’asseoir en zazen, revenir à son corps, qui ne s’est construit qu’en empruntant à l’environnement les éléments dont il avait besoin, conduit à la ressentir au-delà des mots, au-delà de la conscience qui cherche à la maîtriser. C’est ce que l’on appelle mu shin, la fin des pensées volontaires, conscientes.

Si la solidarité au sein du cosmos n’était pas plus forte que la pulsion de mort, la vie aurait déjà disparue. La vie ne peut pas se maintenir si on méconnaît la solidarité. Ce qui crée la difficulté n’est pas le fait de se nourrir à sa faim, il ne s’agit pas de revenir à l’age des cavernes, c’est le profit. La pollution de la planète est l’héritage de notre avidité à toujours vouloir plus, à courir toujours plus vite après le profit, le bénéfice. Toutes les nuisances proviennent d’un seul mécanisme de base : la course au profit. La meilleure chose qui puisse nous arriver serait qu’il se produise une véritable révolution spirituelle, qui ne soit pas juste un principe de précaution, mais qui soit la prise en compte du fait que l’interdépendance est la base de la vie.

Sur le plan du dharma, l’interdépendance nous enseigne à respecter les lois de la nature, et comme conséquences pratiques, l’être humain doit être amené à réguler sa manière de vivre et parvenir à un contrôle de son avidité. Il sera, à plus ou moins brève échéance, nécessaire que chacun renonce à un certain confort. Si par exemple le travail est vécu comme un service rendu, la satisfaction que l’on en ressent dépend en plus grande partie de notre fonctionnement vis à vis de ce travail que du profit ou du salaire que l’on en tire. Ce doit être la qualité d’être qui doit nous guider plus que l’obtention des objets. Un chef d’état, le roi du Bhoutan a même choisi d’instituer le « Bonheur National Brut » à la place du PNB, pour évaluer la satisfaction de ses compatriotes. Pour cela il est vrai qu’il faut faire des choix et surtout se rendre compte que pour établir ces choix, la vrai puissance de décision se trouve en chacun d’entre nous.

Si l’on s’en remet aux gouvernants, si l’on démissionne de notre responsabilité, les choix seront faits par ceux qui auront intérêt à les faire dans le sens de leur profit. Le zen peut contribuer à éveiller la conscience de chacun d’entre nous dans le sens d’une responsabilisation. Qui sommes nous au fond, qu’est ce que nous voulons faire de notre vie ? cette question influence forcément par interdépendance le niveau collectif. Qu’est ce que la vie ? Dans quel type de société serons nous plus près des valeurs fondamentales ?

En 1972, à une époque où l’écologie n’existait même pas et où personne ne se souciait des problèmes environnementaux, à part quelques individus isolés et marginaux, Maître Deshimaru, avec une acuité prophétique disait : « Vous devez avoir peur de l’ordre cosmique ! ». L’écologie doit devenir une préoccupation de la masse, de la base, le fruit d’une décision de chacun à son niveau, mais cette peur dont parlait Maître Deshimaru ne doit pas être une peur tétanisante. C’est une peur qui nous incite à nous remettre en question dans notre mode de fonctionnement le plus immédiat, comme le kwat, des maîtres zen, ce cri qu’ils poussaient soudain pour faire taire l’esprit compliqué des disciples qui les questionnaient.

Nous sommes au seuil de deux grands embranchements très importants pour l’avenir de l’humanité : l’éthique et l’écologie.

Il y a deux manière de développer un sens éthique : soit par peur des contraventions, soit par sentiment d’empathie et d’unité avec son environnement. De même on peut être incité à préserver la nature par peur des risques que l’on encoure, mais ce serait encore mieux si l’on développait le sentiment de faire un avec la nature, car actuellement on fonctionne en violation des lois même qui nous font exister.