Conférence de Yusho SASAKI roshi à l'occasion de la cérémonie d'Hossenshiki – 14 avril 2018

Conférence de Yusho SASAKI roshi à l’occasion de la cérémonie d’Hossenshiki – 14 avril 2018

///Conférence de Yusho SASAKI roshi à l’occasion de la cérémonie d’Hossenshiki – 14 avril 2018

Conférence de Yusho SASAKI roshi à l’occasion de la cérémonie d’Hossenshiki – 14 avril 2018

Conférence (Teisho) de Yusho SASAKI roshi, directrice du Centre Européen du Bouddhisme Soto Zen, Nice, le 14 avril 2018 à l’occasion de l’Hossenshiki de Marc CHIGEN Estéban

 

Pour accéder à la traduction en anglais, cliquez ici.

 

D’habitude, lors d’une cérémonie d’Hossenshiki, la conférence devrait être en rapport avec le sujet choisi par le shusso pour son combat du Dharma, mais aujourd’hui, à la demande de Yuno San, je vais vous parler du thème de la compassion.  D’une certaine manière, ce n’est pas un sujet sur lequel j’avais été beaucoup amenée à réfléchir jusqu’à aujourd’hui.  En Europe, en revanche et dans les pays occidentaux, on met beaucoup l’accent sur ce sujet de la compassion. Je me demande si ceci peut s’expliquer en faisant référence à la culture de nos pays respectifs, ou bien en invoquant la religion : le bouddhisme d’une part et le christianisme de l’autre.  Je vais donc aborder ce thème en me référant à la pensée du Bouddha Sâkyamuni au sujet de la compassion, puis la comparer à celle de Maître DOGEN, et enfin me demander qu’elle est l’interprétation du bouddhisme zen traditionnel à propos du thème de la compassion. Je conclurai en disant qu’il faut probablement transformer notre manière de voir traditionnelle pour adopter une nouvelle approche de ce sujet.  Voilà un peu le plan de ce que je vais aborder ce soir avec vous.

 

Le Bouddha Sâkyamuni, lorsqu’il enseigna le bouddhisme, avait comme intention initiale de réfléchir au sujet de son propre salut.  Vous connaissez bien sûr les quatre portes qui furent le point de départ de la pensée du Bouddha sur la réalité de la condition humaine : les causes de souffrances de la vie, la vieillesse, la maladie et la mort. Puis, ayant atteint l’éveil et étant devenu « bouddha », l’éveillé, il fut d’abord un peu réticent à l’idée d’enseigner aux autres car il pensait que cela serait très difficile pour eux de le comprendre, puisque ce qu’il venait de découvrir allait à l’encontre de la nature humaine et des désirs humains.   Comme vous le savez, ce que le Bouddha venait d’expérimenter, était totalement au-delà des valeurs d’un monde séculier.  Cependant, il s’est dit que même si une seule personne sur cent parvenait à comprendre son enseignement, cela vaudrait la peine.  Nous pouvons donc conclure que sa décision de partager les fruits de l’éveil est née son esprit de compassion.  C’est l’origine de tout.  Comme vous ne l’ignorez pas, à l’époque du Bouddha Sâkyamuni, les moines ne pouvaient exercer aucune activité productive : ils ne pouvaient travailler, cultiver le sol, cuisiner, ni rien faire de leurs mains.  La seule activité autorisée, pour un moine, était d’enseigner.  C’est ce que l’on appelle le don du Dharma, car le moine devait encourager les laïcs à étudier le bouddhisme, les pousser à devenir moine et à atteindre l’éveil.  Voilà la seule fonction du moine et sa seule forme de compassion.  Pousser les autres à étudier le bouddhisme, les encourager à devenir moines et ainsi atteindre l’éveil, il s’agit bien là d’une compassion ultime.  Et c’est ce que l’on a pu appeler, dans l’évolution du bouddhisme, la grande compassion.

Par ailleurs, il fallait également encourager les laïcs à avoir une attitude de compassion vis à vis d’autrui et à les aider.  Car souvenez-vous qu’à l’époque du Bouddha, c’est seulement en devenant moine qu’un laïc pouvait espérer atteindre le degré ultime de l’éveil et ceux qui n’étaient pas devenus moines dans cette vie pouvaient seulement espérer le devenir dans une vie ultérieure en pratiquant les huit actions justes, notamment le don et bien sûr la compassion.  Bien entendu, pour notre esprit moderne, ce comportement consistant à faire une bonne action dans l’espoir d’une renaissance favorable, une sorte de donnant-donnant, ne nous paraît pas très « mushotoku », à savoir une action accomplie sans but ni esprit de profit.  On a appelé ce comportement la petite compassion, en opposition à la grande, dont je viens de parler.

 

Maintenant, pour parler de l’attitude de maître Dogen vis à vis de la compassion, elle ne semble pas fondamentalement différente de celle du Bouddha Sâkyamuni.  Vous savez, pour avoir étudié Dogen, qu’il insiste énormément sur le fait qu’étudier le bouddhisme consiste à s’oublier soi-même.  Il s’agit pour lui de tourner son regard vers l’intérieur afin de comprendre qui l’on est et voir dans quelle direction il faut se diriger.  C’est notre interprétation actuelle du Shobogenzo.   A l’origine, lorsque maître Dogen commença à enseigner le bouddhisme au Japon à son retour de Chine, il souhaitait que son enseignement soit destiné à tout le monde, moines et laïcs.   Peu à peu, son attitude a évolué et il s’est concentré sur l’enseignement destiné aux seuls moines, il s’est installé à Eiheiji et a formé les moines dont il n’a cessé de chercher à améliorer la pratique.  Les principes fondamentaux de l’enseignement de maître Dogen sur la pratique monastique se trouvent dans les dix courts chapitres du Gakudo Yojinshu (Conseils pratiques pour la quête de la vérité bouddhiste) qui ne mentionnent pas la compassion.  Mais je reviendrais sur ce point, car la compassion est mentionnée dans les quatre grandes pratiques du bodhisattva. Si je pense au thème de la compassion dans le Shobogenzo, c’est ce chapitre qui me vient à l’esprit.  D’autres mentions existent peut-être, mais je n’en ai pas connaissance.  Il est évident que Dogen s’intéresse à ce que signifie le fait de devenir moine et de pratiquer en tant que tel.  Quand vous recevez l’ordination de moine, il y a un verset qui contient trois mots essentiels.  Même s’il est très difficile de se détacher de l’amour et de la compassion, il faut le faire et couper les liens d’amour, de compassion et d’attachement afin de pouvoir plonger dans l’océan du bouddhisme et atteindre la réalisation et l’éveil.  C’est le seul moyen de payer sa dette de compassion et redonnant votre propre compassion aux autres.  En un sens, la manière d’envisager la compassion chez maître Dogen diffère de la nôtre, car il insiste avant toute chose sur la pratique.  Ce n’est que par le zazen, la lecture des soutras et toutes les actions de la vie quotidienne que vous pourrez exprimer le sens de la pratique. C’est le point fondamental, car sans vous connaître d’abord vous-mêmes, vous ne pourrez ruéssir quoi que ce soit.  Il semble qu’à l’époque de maître Dogen, il y ait eu deux directions : l’une, verticale, consistait en une aspiration du moine vers l’éveil, vers ce qui est le plus élevé et l’autre direction consistait à aider les autres, le reste de l’humanité, en lui offrant votre compassion.  L’idéal était bien entendu de pouvoir concilier, en même temps, les deux mouvements, les deux élans, vers l’éveil et vers la compassion.  Même si Dogen semble vouloir accorder la même importance aux deux mouvements, il me semble mettre beaucoup plus l’accent dans la recherche de la réalisation et de l’éveil.  Mais n’oublions pas qu’il a vécu il y a huit cent ans et que notre jugement peut être erroné à cause de cet immense laps de temps qui nous sépare de lui.  A ce propos, une anecdote fort intéressante est rapportée dans le Zuimonki.  Il s’agit d’une histoire qui a donné lieu à des interprétations divergentes.  Si vous connaissez le Zuimonki, vous vous souvenez qu’à l’époque, le maître de Dogen s’appelait Myozen, maître rinzai.  Vous vous souvenez également que maître Myozn et son disciple Dogen souhaitaient se rendre étudier en Chine.  Il y avait cependant un problème, car le propre maître de Myozen était alors très âgé et malade.  Il dit à Myozen : « Je ne vais pas vivre très longtemps, six mois au plus et je te demande de repousser ton voyage. »  Myozen s’est alors retourné vers les autres moines et leur a demandé leur avis.  La plupart d’entre eux lui dirent : « Votre maître a été très bon avec vous, vous devriez rester auprès de lui pour le soigner et attendre jusqu’à la fin.  Un an c’est peu de chose. »  Dogen, en revanche le poussait à partir et a fini par le convaincre.  Tous deux ont donc décidé de ne pas attendre la mort du vieux maître.  La principale raison qui les a poussés à partir était que l’occasion d’étudier le bouddhisme en Chine ne se représenterait peut-être plus car personne ne sait ce que l’avenir vous réserve et la vie est impermanente.  La deuxième raison était que si le maître de Myozen empêchait ainsi son disciple de partir étudier le bouddhisme, il commentait alors un grave péché qui risquait fort de lui valoir l’enfer.  Myozen et Dogen partirent donc en Chine.

En lisant cette histoire, on s’aperçoit que les interprétations divergent fortement.

 

Il existe une autre anecdote similaire.  Ejo demande un jour à Dogen : « Ma mère est « âgée et je suis son fils unique.  Elle demande à me voir plus souvent.  Qu’en pensez-vous ? »  La réponse de Dogen ne diffère guère : « Quiconque vous empêche d’étudier et d’approfondir votre quête du dharma, commet un péché très grave. »  Vous voyez comment pense Dogen.  Imaginez poser la même question à quelqu’un de nos jours, il est certain que 99 pour 100 des réponses seraient : « allez-y sans plus attendre, où est le mal ? »  Mais maître Dogen ne pensait pas comme nous et ces anecdotes montrent bien l’importance qu’il attribuait à la pratique du zen. Et cette attitude se retrouve dans toute l’histoire du zen, jusqu’à nos jours.  Le point fondamental reste que la pratique est la chose la plus importante.  C’est la priorité, tout le reste est secondaire : aider les autres, venir en aide à ceux qui sont dans le besoin, tout cela passe après la pratique.  Cela peut nous paraître un peu surprenant, mais c’est l’idée qu’il faut se donner à fond, à cent pour cent, de tout notre cœur dans la pratique.  Il ne faut pas se laisser distraire par quoi que ce soit.  Je trouve un autre exemple dans la séquence des dix images de la capture du bœuf, que l’on utilise fréquemment dans le zen pour illustrer la recherche de l’éveil.  La première image montre le jeune bouvier à la recherche des empreintes des sabots du bœuf, dans la seconde, il aperçoit l’animal et ainsi de suite, chaque image marque une étape dans la quête et illustre une anecdote.  Dans la dixième et dernière image, le jeune bouvier qui a capturé et dompté le bœuf et donc atteint l’éveil, revient, seul, se mêler à la foule sur la place du village.  Après avoir pratiqué et atteint l’éveil on peut revenir et exprimer sa compassion en partageant son éveil au milieu des autres hommes. On retrouve dans cette séquence le double mouvement dont j’ai parlé plus tôt, celui qui vous pousse, seul, vers la réalisation et l’éveil, le mouvement vertical et le second, horizontal, qui vous rapproche avec compassion des autres êtres humains qui souffrent.

 

Ainsi, lorsque nous chantons les quatre vœux, Shigu Sei Gan Mon, on comprend que même s’il y a quatre vœux, le premier d’entre eux : Shujo muhen seigan do, insiste sur la notion d’une compassion universelle : « Si nombreux que soient tous les êtres sensibles, je fais vœu de les aider à se libérer tous. »  Le deuxième vœu met l’accent sur la volonté de trancher toutes les illusions, le troisième l’étude de tous les enseignements et le dernier vœu est de réaliser la perfection de la voie du Bouddha.  Donc, chaque fois que je chante ce soutra je me demande où est mis l’accent, car trois des vœux portent sur l’aspect d’une aspiration à l’éveil et à la réalisation, mais le premier inclut tous les êtres sensibles.  Peut-on alors parler d’équilibre ?  Je pense toujours à la double aspiration, vers l’éveil et vers la compassion en récitant ces quatre vœux.

 

Vous pouvez donc bien comprendre combien, dans le zen, l’accent est mis avant tout sur la pratique.  L’idée est alors que si vous pratiquez intensément et parvenez à atteindre l’éveil, vous serez transformés intérieurement et cela transparaîtra automatiquement et influencera les autres qui seront eux-mêmes aidés par votre exemple. Ceci est, en quelque sorte, l’idéal du zen : sans dire un seul mot, par vos actions, votre comportement et votre présence vous laissez émaner de vous une compassion silencieuse.  La question que l’on peut alors se poser est : doit-on attendre pour cela d’avoir atteint l’éveil ? Et si oui, doit-on attendre éternellement ? J’imagine que c’est le cas.

 

Je vais vous donner un second exemple qui illustre l’interprétation de la compassion selon le zen traditionnel.  Il s’agit d’une anecdote célèbre.  Un moine désirait ardemment étudier le bouddhisme et frappe à la porte d’un maître dans un monastère.  Le maître, après avoir vérifié le sérieux du postulant, le laisse entrer.  Mais un jour, le maître accompagne sa communauté monastique dans une pratique de l’aumône traditionnelle (takuhatsu).  Or le bâtiment du monastère (Sodo) se trouve en haut d’une colline escarpée et sur le chemin en pente raide, revenant de la tournée d’aumône, ils aperçoivent une vieille femme qui peine à tirer sa charrette derrière elle.  Sans réfléchir, notre moine, très sérieux, se précipite pour aider la vielle femme en poussant sa charrette et arrivés au sommet de la colline, elle le remercie chaleureusement.  Une fois rentrés à l’intérieur du monastère, le maître prend le moine à partie, lui exprime son profond mécontentement et le chasse aussitôt du monastère.  Ce n’est qu’après maintes supplications qu’il sera finalement réadmis au sein de la communauté.  Cette réaction du maître est fort intéressante.  Il nous semble naturel, au vingt-et-unième siècle, de nous précipiter pour aider quelqu’un qui est en difficulté.  Pas besoin de réfléchir, car cela nous semble faire partie de la nature humaine, instinctivement compatissante vis à vis d’autrui.  Pourquoi donc le maître était-il aussi furieux de l’attitude de son moine, au point de le chasser sur le champ ? C’est parce qu’il attendait mieux de la part d’un pratiquant du zen.  Du point de vue du maître, le moine n’était pas assez concentré sur sa pratique de l’instant.  L’incident l’a distrait et l’a détourné de l’attention à la pratique du moment. Même des petits gestes ou actions compatissantes peuvent nous distraire et constituer des entraves à la pratique juste.  Si tous les ancêtres et les patriarches avaient ainsi retardé leur éveil en se laissant distraire de la sorte, même Bodhidharma au fond de sa grotte dans la montagne aurait été interrompu pour un oui pour un non par quelqu’un venu lui demander de l’aide et n’aurait pas donné un exemple et un enseignement qui ont survécu plus d’un millénaire.  L’anecdote du moine compatissant est très célèbre et elle fut racontée, aux Etats Unis, par le maître D. T. Susuki.  Ses disciples apprécièrent moyennement l’histoire, ce qui souligne la différence d’approches entre le bouddhisme zen traditionnel et le christianisme.  Pour le zen, il s’agit de pratiquer sans relâche ni distraction comme le fit le Bouddha Sâkyamuni.  Mais ceci ne veut pas nécessairement dire qu’il soit possible, au vingt-et-unième siècle, de pratiquer de la sorte car le bouddhisme et le zen changent et évoluent avec les époques. Du temps du Bouddha Sâkyamuni et de maître Dogen, l’accent était mis sur la pratique des moines.  Ils étaient coupés du reste de la société et vivaient en vase clos, dans une communauté concentrée sur la pratique.  Ainsi, la branche Mahayana du bouddhisme s’est-elle développée en réaction face à une pratique monastique coupée du monde et de la société qui l’entourait.  De nos jours, c’est très différent, car du point de vue de la pratique, il n’existe pas véritablement de différence fondamentale entre la pratique des moines et celle des laïcs.  Au Japon, il y a toujours des moines, mais ils vivent dans la société, ils se marient, ont des enfants et ne se coupent pas du monde au milieu duquel ils vivent. Faut-il s’engager encore plus fortement dans la société ?  Certains pensent que oui, d’autres non.  Les premiers soulignent que les temps changent et que si quelqu’un a besoin de notre aide, pourquoi la lui refuserions ? A quoi répondent les autres : pour les aider vraiment, il faut les encourager à pratiquer et leur enseigner les enseignements du bouddhisme.  Nous retrouvons ici les deux mouvements, l’un vers l’intérieur, l’autre vers l’extérieur, dont j’ai parlé plus tôt et j’ai souvent entendu dire que le bouddhisme pouvait apprendre du christianisme la leçon de l’engagement social tandis que le christianisme pouvait, à son tour, apprendre du bouddhisme comment tourner son regard vers l’intérieur et apprendre à se connaître soi-même avant d’agir.  Il faudrait donc pouvoir associer les deux approches des deux traditions.  C’est d’ailleurs ce qui se passe : au Japon, nombreux sont les bouddhistes qui cherchent à s’engager dans le monde associatif et le bénévolat pour aider les autres tandis qu’en occident, de nombreux prêtres et moines chrétiens introduisent le zazen dans leur pratique spirituelle. Les deux traditions sont donc constamment à la recherche d’un point de rencontre et d’équilibre entre les deux volets de la pratique.  Pourquoi ne pas s’engager dans le monde, à condition de ne pas oublier de nous connaître nous-mêmes.  Mais ce connaître soi-même, c’est comprendre combien nous sommes égoïstes et il faudra trancher cet égoïsme avant toute action.  Et lorsque vous mettrez en action ces principes, cela sera très proche de la compassion.  Un acte compassionnel n’est pas difficile en soi.  Parler de la compassion l’est encore moins, mais mettre tout cela en pratique l’est beaucoup plus.  Nous avons, pour nous y aider, les quatre pratiques illimitées du Bodhisattva : le fuse (le don), la parole juste ou la parole bienveillante, placer le profit des autres avant le sien propre et enfin traiter les autres comme vous aimeriez qu’ils vous traitent.  C’est la ligne d’action à suivre : c’est une chose de savoir ce qu’il vous reste à faire, mais tout autre chose de mettre cela en pratique concrètement !  En effet, maître Dogen disait qu’aider les autres, ce n’est pas seulement les aider, mais s’aider soi-même au même moment.  On a toujours tendance à dire : oui, aider les autres, c’est bien mais et moi ?  Pour maître Dogen, c’est une seule et même action.  Quand vous aidez les autres, c’est la même énergie qui vous aide vous-même.  Ce sont les mots qu’emploit Dogen et la quatrième pratique illimitée du Bodhisattva, doji, signifie littéralement : en même temps.  Il n’existe aucune différence entre vous et les autres.  Cela est bien sûr facile à dire, mais moins facile à faire !  Et cela rejoint les propres paroles du Bouddha Sâkyamuni lorsqu’il écrit : « où que vous alliez, c’est vous-même qui importe le plus. »  Une fois que vous avez compris cela, vous allez traiter les autres exactement comme vous-même.  A propos du Bouddha Sâkyamuni, une histoire raconte que le roi Hashinoku, son disciple, ayant entendu son enseignement et méditant à ce propos : « pensez aux autres et soyez plein de compassion pour eux », se demanda, en tournant son regard vers l’intérieur : qui importe le plus au monde ?  Et en s’examinant profondément, il trouva la réponse : moi-même.  Ceci surprit beaucoup le roi car cela lui semblait à l’opposé de l’enseignement du Bouddha.  Il a alors demandé à son épouse, la reine : quelle est la personne la plus importante à tes yeux ?  Elle lui répondit : vous, mon roi.  Mais Hashinoku lui demanda alors de bien réfléchir et d’examiner son esprit.  Après avoir bien considéré la question, la reine parvint à la réponse que la personne la plus importante à ses yeux était elle-même.  Comme ils étaient tous deux parvenus à la même conclusion, ils crurent être dans l’erreur et firent part au Bouddha de leur doute : « Ne pensez-vous pas que cela prouve combien nous sommes égoïstes ? »  Mais le Bouddha leur répondit qu’ils avaient tous deux raison, car où que vous alliez, même si c’est très loin, vous comprendrez que c’est vous qui êtes la personne qui compte le plus à vos yeux.  Si vous comprenez cela profondément, vous comprendrez qu’il en va de même pour tous et ainsi vous respecterez les autres et ne pourrez plus faire de mal à quiconque.  Voilà comment vous pourrez triompher de votre propre égoïsme : ne faites aucune différence entre vous les les autres et traitez les comme vous souhaiteriez qu’ils vous traitent.  Ceci rejoint la quatrième pratique illimitée du Bodhisattva que mentionne maître Dogen dans le Shobogenzo.  Cette idée se rapproche d’un mot utilisé par le Mahatma Gandhi dans sa lutte pour l’indépendance de l’Inde : ahimsa  souvent traduit par « non violence », qui signifie ne pas faire de mal à autrui.  C’est ce qu’il nous faut apprendre, car si votre pratique vous porte à aspirer vers l’éveil et la réalisation, le mouvement vertical, il ne faut pas oublier pour autant l’autre mouvement, horizontal, de la compassion envers autrui.  Même si dans la vision traditionnel du zen on dit qu’il faut réaliser d’abord l’éveil pour ensuite aller vers les autres, je ne pense pas que cette approche soit vraiment applicable de nos jours, surtout à la lumière de la compassion telle qu’elle fut exprimée par le Bouddha Sâkyamuni et par maître Dogen.  Il n’est jamais simple d’étudier le zen, car il existe toujours un degré de contradiction entre ce que l’un dit et ce que l’autre lui répond.  D’où l’intérêt de la lecture, de l’étude et de la réflexion.  Dogen place la pratique avant la compassion mais souligne également qu’aider les autres, c’est s’aider soi-même. Vous avez donc deux niveaux de lecture qui rendent votre compréhension finale plus profonde et ce qui importe avant tout, c’est de réconcilier les deux aspects de son enseignement.  Ainsi, même si j’ai parlé au début de la différence entre la « grande » et la « petite » compassion, je pense qu’en fin de compte, il n’y a pas de distinction entre elles.  Il nous appartient seulement de la mettre réellement en pratique.  Nous sommes seuls responsables de la pratique de la véritable compassion, ce ne sont pas les autres qui peuvent le faire à notre place et si vous voulez accomplir un acte de compassion, faites-le à cent pour cent, avec toute votre énergie, sans vous soucier de savoir si cela relève de la petite ou de la grande compassion.  Car sinon, vous allez vous mettre à calculer et cela va ralentir votre action.

 

De nos jours, existent de nombreux bouddhistes engagés et d’autres qui mettent l’accent sur la pratique individuelle.  Quelle que soit la voie que vous choisissez, il vous faudra donner toute votre énergie car cette action sera l’action du Bouddha, et l’action du Bouddha est compassion, c’est ainsi que je considère la chose et ce sera également ma conclusion.  On peut, bien sûr, mettre l’accent sur les aprioris culturels et rappeler que le bouddhisme est né en Inde, qu’il est ensuite passé en Chine où n’existe pas la mendicité, avant d’arriver au Japon où la culture japonaise l’a influencé.  Cette longue évolution a également pris plusieurs siècles.  Les éléments temporels et culturels de cette évolution augurent de la naissance, au vint-et-unième siècle d’une nouvelle tradition.  C’est ce que j’appelle de mes vœux.  Merci beaucoup pour votre attention.

 

Question : Je voulais savoir pourquoi cela ne serait pas une pratique juste de rester auprès de son vieux maître malade, s’il vous le demande, car on a coutume de dire dans le zen que tout est pratique.

Réponse : Bien entendu, cela est une bonne pratique, mais tout est question ici de priorité et l’on peut dire que les deux options sont deux formes de pratique : rester ou partir, tout dépendra de votre façon de penser.  Si vous souhaitez faire plus et partir, faut-il alors vous retenir ?  Tout dépendra du maître bien entendu.

 

2018-05-01T07:49:58+00:00

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